c’est l’anniversaire de cachalot

Cachalot, je l’appelle encore comme ça. Cachalot a 14 ans. Je lui ai donné la vie, enfin c’est ce qu’on dit, parce qu’en vrai, il m’a rendu avec intérêt tout ce qu’il a reçu. Cachalot sait vivre. Plein de gens disent avoir ce talent, mais lui. C’est sa classe. Je crois que mon fils a des pouvoirs. Je crois qu’il est plus sage que le Mahatma Gandhi. Je dis pas ça pour lui foutre des missions qui sont pas les siennes. Mais comme c’est son anniversaire : lumière. Et hommage. Souvenir. Avenir. Tout pour Cachalot. Et ce qu’on lui donne, Cachalot le rend. J’ai enregistré en audio, en cliquant, un texte qui raconte sa naissance, publié dans « l’arcane de la force », un livre collectif du Fiestival 11 publié par maelström reévolution.

C’est bien de revenir aux origines du cétacé. Une histoire. Et pourtant, aujourd’hui qu’il grandit et depuis le premier jour, il a tout le temps dépassé les récits sur lui. Il s’en fout des mots qui disent trop vite ce qu’il vit lentement.

Je viendrais sûrement encore écrire des mots. Ou pas. J’ai pas envie de raconter la vie de celui qui sait la vivre. Cachalot a 14 ans. Fais-en ce que tu veux. Lui, il va maximiser sans emphase.

#bizgriz

« La vie vous joue un tour, il suffit de s’y faire, on ne sait pas très bien à quoi. Une gueule qui vous croque sans vous broyer. La mise au point d’une force plus affirmée, qui projette le corps accueilli dehors. Lui, le bébé, éjecté comme quantité négligeable, ami des mauvaises surprises et des erreurs de parcours, tout petit caprice de la nature, qui résiste. »

le mot souvent #quenouilles

Les quenouilles c’est quoi ce mot souvent ?

On est dans la tautologie ou quoi ?

La tautologie de quoi ?

De moi ? de toi ?

De la vie qui fait sa magnanime capable de répétition ?

Souvent qui tient ses promesses ou pas ?

J’ai souvent dit je t’aime

J’ai dit souvent j’peux pas j’ai piscine

Et j’avais piscine et j’aimais

Ça dit quoi de dire souvent ?

Ça dit quoi de quoi de dire souvent ?

J’ai failli pas venir

Alors que je viens souvent aux quenouilles

Et que j’vais plus à la piscine

Parce que souvent, aujourd’hui j’ai envie de silence et souvent j’ai pas envie de faire encore la liste des vouloirs pouvoirs avoirs contre avoirs et mise en demeure d’être régulière

D’être singulière

Souvent je suis en retard

Souvent j’étais ailleurs

Souvent je serai pas prête à voir ce qui souvent se transforme en grosse merde de la manipulation de personne vers tout le monde

Souvent y pas d’coupable

Et souvent on en désigne

Souvent tou’le monde est coupable

Et va falloir souvent se le dire

Que c’est nous les souvent

Aussi

J’ai failli venir sans

le mot

Avec une évocation latérale

Un décalage

Un saut de puce vers le conjoint qui reformule mieux l’impression et lui permet de pas se perdre dans le bateau

J’ai failli venir avec Maria Zambrano.

J’ai failli lui laisser l’entièreté de la parole prononcée.

Je vous livre un morceau

qui cloue le bec à souvent

« j’entends par utopie la beauté irrésistible et aussi l’épée d’un ange qui nous pousse vers ce que nous savons impossible »

Ecrit-elle dans « philosophie et poésie » un livre qui a eu plusieurs naissances illégitimes avant d’être oublié, écrit par une femme oubliée.

Souvent, les femmes sont oubliées

Souvent, les femmes font des belles phrases.

Souvent les livres sont là.

Souvent, j’ai cherché dans les mots ce qui n’existait nulle part ailleurs

Un chlore qui brûlerait pas les yeux

Alors, le souvent guide ou tyran ?

Cliché ou avant-garde ?

Souvent j’ai vu qu’il y avait pas de présent

Et souvent j’ai compris qu’y avait que ça

Alors ?

Souvent nous arnaque et nous rappelle que pour performer

Suffit de se souvent-nir

De se souventinventer

De se bouger souvent

Y a les as du souvent

Qui savent mettre les petits plats dans les grands

Souvent tu as compris que c’était entre tes mains et sous tes pieds

La terre qui souvent n’a pas de frontière

Mais souvent elles sont là

Souvent on a demandé grâce

Et souvent ça n’a servi à rien

Souvent se mouille et pourtant il s’engage pas

Souvent c’est pas toujours

Souvent reste dans son coin

Qui a du temps à perdre avec ce qui est partout sans être fiable ?

Je te dis : t’es qui ? tu réponds, je suis souvent.

Et j’en sais rien, du coup, de ce qui.

De ce qui s’esquive.

Souvent t’as pas envie.

Souvent t’es lourd.

Souvent tu m’as énervée.

Le pré-gazon #quenouilles

Je ne viens pas dire que je chéris le gazon et comment ou non, je m’épile la chatte. Je vais pas vous dire que les prés sont des lieux clefs et que ça manque de prés et de gazons dans la ville. Je vais pas vous dire comment chaque herbe est mise à contribution pour faire genre : on est green, on est pas washé, on va la protéger la terre et la laisser un peu décider comment elle s’épile ou pas et si elle veut être chatte ou chienne.

J’habitais à Dublin, il y a seize ans. Mon pré-gazon, c’est cette ville, pleine de parcs et d’herbe très verte. Tu peux voir là-bas tous les gazons les plus fous, tout le monde sait le faire pousser. Je dis ça et je m’en fous si c’est vrai ou pas.

L’esprit pré-gazon c’est celui qui te donne envie de te coucher sans te justifier. Quand j’étais à Dublin, souvent, la ville était en effervescence, parce qu’il y avait des matchs de rugby à Lansdowne road, un vieux stade qui a été détruit depuis. Vous savez les Quenouilles, comment les urbanistes et les décideurs abandonnent les vieux hôpitaux et les vieux gazons des villes pour développer des projets qui se la pètent accessibles en voitures only.

J’ai écrit un jour un texte en hommage à ce stade qui était en mauvais état, mis au rebut pas longtemps après. J’avais eu l’occasion d’assister à un match dans les gradins en bois qui vibraient de partout quand les supporters lançaient leurs clameurs. Ce stade était la fierté des Irlandais. Là-bas, y avait l’impression d’avoir surmonté vertement la domination anglaise, et tout ce qui avait permis ça, était hyper investi. Avoir une équipe qui gagnait au rugby permettait de dire : c’est fini de nous piétiner. 

Un truc qui m’a souvent fait peur, au foot, c’est comment deux équipes s’affrontent sur l’herbe. Ça remue des haines et parfois ça pète, alors que l’idée n’était-elle pas de courir sur l’herbe ensemble, avec des buts, certes ; mais pas forcément des gnons ? Au rugby, de ce que j’ai vu à Dublin, l’idée restait toujours de sillonner le gazon, et quoiqu’il arrive, de pas se la péter, la gueule. J’ai eu l’impression d’apprendre des Irlandais une forme de résistance très forte. Très amicale, aussi. Il a fallu que les Anglais dépassent des bornes de beaucoup, pour que l’idée émerge chez les opprimé.e.s d’utiliser la violence en réponse à la violence. Il y avait un but très clair : dire non à l’oppression quotidienne de la population irlandaise et récupérer son pays. Cette question de la violence est une obsession, les nuits où je ne dors pas. Comment les humain.e.s l’utilisent. Il y a les forts qui détruisent et il y a celles et ceux qui résistent. C’est rare de faire partie des deux camps et c’est un choix pour chacun.e. Qu’est-ce que tu veux protéger ? Quel terrain ? Tu fais quoi sur la pelouse ? Tu passes quand le ballon aux autres ? 

…Cinquante cinquième minute, le public chante la marseillaise, les bleus ont une tenue un peu moins bleue qu’avant alors que les verts sont toujours bien green.

Il paraît qu’un rugbyman mange 8 000 calories par jour, ça fait 333,3333333 à l’heure, ce qui représente à peu près 100g d’avoine, ce n’est pas énorme. L’arbitre siffle, il donne les quatre commandements de l’introduction en mêlée, et c’est parti pour les corps ensemble.

Tout à l’heure j’ai vu le taoiseach, et un essai français de Vincent Clerc. Un essai, c’est quand un joueur se jette par terre avec le ballon, ça paraît impossible à réaliser et pourtant, l’exploit revient plusieurs fois ; le taoiseach, c’est le premier ministre irlandais, et malgré quelques casseroles, le taoiseach a été réélu il n’y a pas très longtemps. O’connell va s’asseoir à califourchon sur un petit banc, on a descendu baggot street pour boire de la bière et manger des merguez, on a suivi la marée verte jusqu’à Landsdowne road, on a reçu des saluts parce qu’on est en bleu et que c’est comme ça qu’on fait ici, on te tend la main et si possible on t’offre à boire, si tu fais partie de l’équipe adverse. O’Connell est expulsé.

O’connell street, c’est la rue préférée de ma mère à Dublin, la rue de la rébellion, la post office a été le siège des affrontements pour dégager les Anglais, l’arbitre du match est anglais, et la République a été déclarée. Le ballon doit respecter cinq mètres, c’est la règle, j’écoute bien attentivement, je ne suis pas tellement au point sur les règles. 

Je connais le nom de quelques joueurs. O’driscoll, le sex symbol à dublin, prête son visage à des pubs pour vendre des tas de choses que tout le monde a envie d’acheter, je ne crois pas qu’il y a de rue O’driscoll. 

C’est la mêlée,  filmée de haut, ça fait comme une grosse araignée bicolore un peu saoule qui se démembre, il faut fléchir et synchroniser dit Gillardi, et c’est l’essai, (un essai ce n’est pas un essai, puisque c’est réussi, le rugby a sa logique.) C’est l’essai et la liesse, t’as le droit d’essayer de liesser tant que tu laisses les autres essayer d’avoir leurs liesses à leurs tours.

Soixante huitième minute, les textos fusent, game over well done no argument, Paul Sheeran est toujours très fair play, Ronan Gallagher va sans doute s’y mettre, Simon Kelly reste silencieux. Soixante dixième minute, l’arbitre Monsieur White laisse l’avantage aux Irlandais, on texte à Paul Sheeran pour savoir pourquoi le coach ne fait pas de changement du côté irlandais, réponse : because he put money on France. Les Irlandais font beaucoup de paris alors c’est peut-être vrai, qu’il a parié sur les Français, le coach irlandais. Le ballon ovale continue à rebondir entre deux passes en arrière, mais il y a un en avant, et c’est la pénalité. Quand on se concentre un peu, ça prend son sens, Damien Traille va s’asseoir sur le petit banc, il n’y a plus de textos, l’arbitre siffle et récupère le ballon, ça lui fait un souvenir. Je n’ai pas vu venir la fin.

Ce texte a été dit à l’occasion de l’émission de radio « les quenouilles » du mois de janvier 2022.

https://www.radiopanik.org/emissions/les-quenouilles/les-quenouilles-pre-gazon/

Résoluvélation(s)

Une année de plus qui a miné la terre

Des jours à faire comme si

Des jours à faire comme ça

Il y avait des spécialistes du temps à fabriquer du futur

Et d’autres qui ont pas décollé du passé

L’année plus un qui augmentait rien

On lui doit quoi ?

Y a des années poubelles

Et d’autres abeilles

Mais c’est pas facile de trier les années mieux que nos déchets

J’ai dit à Léïla le 31 : on peut pas la biner

L’année 2021

Nacera est née pour nous

On a profité de chouettes courroux

Tant de trucs ont percé nos cœurs

Des aiguilles et des bonnes heures

Nos cœurs sont pas sur terre pour rester tranquilles dans nos poitrines

Pas pour être apaisés du matin au soir

L’année s’est terminée

L’année à faire des mines oui

Taire les mines on peut aussi

Un certain rapport au silence s’est imposé

Une année de plus qui faisait l’unique

Pas plus longue ni plus courte qu’une autre

Trois cent soixante-cinq jours à dérouler

Avec des heures qui mettaient des pâtées dans nos gueules

Et d’autres qui lançaient des perches vers nos doigts pour les allonger

L’année haricot magique

Mauvaise herbe

L’année qui t’explose à la gueule

Mais c’est comme la révolution

Tu te dis : cette année-là, elle a permis de plus faire comme si

Plus faire comme ça

2021 t’as été contrastée

Tu m’as donné beaucoup et pris énormément

J’ai eu l’impression d’atteindre la fin

De comprendre qu’elle était tapie partout

Dans les plis de nous qu’on a pas forcément voulus

Et tant mieux

Tu m’as appris à aimer la mort, la vie et les engrenages

Y a pas de petite résoluvélation

J’essaie de trier ce qui m’entoure pour pouvoir le dire sans laisser plus de bordel

Qui minera la terre

Y a pas de petite résoluvélation

Mais y a des jours pour trier et des jours pour biner

Et même si la terre est moche

Et qu’elle en a marre qu’on vide sur elle nos poches

Elle continue de tourner

La résoluvélation c’est ça

Faut continuer à tourner en rond

Et à déminer ce qui se termine

Faut doubler les mises

Et chercher ce qui compte

La résoluvélation est pas loin

Du tas de jours à découvrir

Et à trier sans se fatiguer

Pour le recouvrir de

#bizgriz

Moteur

Marina Tsvetaieva a dit :

 « L’avenir est peu accommodant

Où est-il, le moteur qui mène au passé ? »

J’ai passé mon permis un peu tard, selon les us de ma famille. Ma mère a commencé à conduire à treize ans. Mes frères à seize. J’avais déjà une vingtaine d’années quand je m’y suis mise. J’avais quitté l’Alsace avec un type que j’appellerai ici « le néfaste de merde », mais à l’époque, il était le fardeau que tu portes, le moteur qui t’emmène jamais où tu veux mais que veux-tu ? T’as signé un contrat où tu t’es fait arnaquer et donc, t’attends le moment où la rupture sera possible. Le néfaste de merde avait son permis, lui. J’ai souvent rencontré des hommes qui avaient leur permis, et qui donc, empêchaient les femmes de conduire. Je m’en fichais, je préférais le train.

Le néfaste de merde conduisait et si on s’était pas retrouvés dans un village de Provence, lui avec les sous que ses parents lui donnaient gentiment chaque mois et moi, avec le magot des ménages que j’avais fait aux quatre coins de Strasbourg ; il aurait saboté mon projet de permis. Le moteur, c’est celui qui décide pour les autres. Le moteur, c’est celui qui fonce et tant pis pour les fausses routes ou les déceptions. T’es embarquée, et c’est pas toi qui conduis.

On était à Eguilles, ce village que j’aimais beaucoup. Là, les virements mensuels de papa/maman lui arrivaient et il pouvait acheter du rosé, de la pizza, du chèvre au marché. Mes économies, elles, auraient une fin. J’ai cherché du travail et j’en ai trouvé. Une société de nettoyage qui s’appelait « onet », embauchait. J’ai tout de suite adoré le patron. Il parlait dix fois plus lentement que moi, et c’était le roi pour me proposer les chantiers les plus aléatoires. Une résidence qui venait de se construire, où je devais nettoyer dix cages d’escaliers, avec des portes qui grinçaient et du vent, tellement de vent, que c’était clair que l’endroit était invivable, mais un entrepreneur avait tout misé pour construire. Un immeuble au cœur d’Aix. Une sorte de squat. Il n’y avait pas d’électricité dans la cage d’escaliers. Pas vraiment de matériel pour nettoyer. Contrastes des offres et flegme du patron. J’ai commencé à travailler, et ça défilait, le paysage à travers les vitres de la voiture pour découvrir les clients. Il fallait trouver une solution. Le patron avait dit : tu devras être autonome pour les déplacements.

Le néfaste de merde était radin. Donc même s’il ne voulait pas vraiment que je conduise, c’était pire d’envisager de payer quoi que ce soit pour moi. Je me suis inscrite pour le permis. Moi aussi, j’allais conduire et diriger un moteur. Je crois que je m’en sentais incapable, mais je l’ai jamais dit. Ça ne m’intéressait pas tellement d’avoir ce pouvoir et je pensais que c’était très compliqué d’être statique au volant d’un truc qui fait des tonnes et qui roule. J’aime le mouvement ressenti. Les voitures, ça bouge mais tu ressens rien, à part si tu roules trop vite. Tu peux tuer des gens très facilement, avec une voiture. Les insulter. Faire du mal. Alors bien sûr, y a les milliers de kilomètres que tu vas enquiller pour traverser des mondes, y a les défis pour contrer les néfastes de merde et la possibilité de nettoyer des cages d’escalier aux quatre coins d’Aix qui brillaient dans le pare-brise de l’AX. Donc j’ai pas dit mes peurs et j’ai passé le code. J’ai réussi. C’était encourageant parce que les questions sont formulées de telle sorte que t’as à chaque fois une chance de te planter parce que tu ne comprends pas ce qu’on te demande.

J’ai commencé les leçons de conduite. On te dit de t’asseoir au volant d’une voiture et d’appuyer comme ça et comme ça sur les pédales et tirer et pousser le levier de vitesse et les mains sur le volant à dix heures dix et regarder devant mais aussi sur les côtés. Et tu le fais et tu cales. J’avais toujours peur de caler, je n’aimais pas le point de patinage, je détestais l’échec, y avait tant de moments plus gênants les uns que les autres où t’es dans le trafic à Aix sur la Rocade et tu roules comme une patate. C’est nul d’apprendre à conduire adulte. Ma mère avait raison, à treize ans, c’est bien. Elle piquait la bagnole de ses parents quand ils sortaient. Elle avait l’impression de vivre sa meilleure vie alors que moi, j’avais honte d’apprendre à conduire.

Mais je voulais être moteur de ma life et nettoyer des cages d’escalier en Provence. Fallait ce qu’il fallait.

Le moniteur d’autoécole ressemblait à Socrate. Il était vieux, chauve, pas beau. Le regard globuleux. Il portait des vêtements usés sans forme. Croyez-le ou non, j’ai tout de suite senti de la tension sexuelle avec lui. Pas qu’il me branchait. Non. Y avait un truc dans l’air entre lui et moi, qui me donnait envie d’aller aux leçons de conduite. J’avais honte de pas savoir conduire la voiture mais pas honte de désirer le Socrate de l’autoécole.

J’ai passé la conduite quatre fois. Je sais pas si j’étais nulle. Probablement. Je crois que Socrate était un bon moniteur, mais par contre, je suis sûre que tout ça, c’était aussi la faute à la corruption. T’as une jeune femme qui veut absolument son permis et qui paie des leçons et qui paie l’examen, et qui échoue et qui repaie des leçons et qui repaie l’examen et qui échoue et qui repaie des leçons et qui repaie l’examen et qui échoue et qui repaie des leçons et qui repaie l’examen. A chaque fois, je disais : faut pas m’inscrire si je suis pas prête. Mais en vrai, ça permettait de gagner des sous à des personnes. J’en ai un peu voulu à Socrate, et du coup, je lui ai pas donné mon corps. J’ai quitté sa compagnie de mec qui appuie sur les pédales quand tu freines pas et pousse le volant quand tu braques pas. Sans t’empêcher de le faire.

Je me souviens plus très bien de comment tout s’est enchaîné, entre le permis, le boulot, les études, l’emprise et la certitude que bientôt, je serai mon propre moteur.

Seule.

Ça a pris quelques temps, et c’est là que je voulais en venir. Quand y a quelqu’un qui veut te diriger, et qui n’hésite pas à t’intimider, à te faire du mal, à t’utiliser, à te diminuer à tes propres yeux, pour être sûr que tu t’écrases, ben c’est pas simple de dire : ah ouais, je suis moteur, j’ai moteur, je m’en fous de vivre dans un monde où je dois payer quatre fois mon permis et nettoyer des cages d’escalier aux quatre vents pour avoir l’impression de pas me faire embarquer trop loin dans la merditude. C’est pas simple, d’être son propre moteur. Et quand nous le sommes, nous autres qui avons la possibilité de rouler vers des ailleurs où les Socrate nous font de l’œil globuleux sous les carrosseries ; soyons attentives à celles qui se cognent à force de faire du sur-place.

Le silence, c’est pas lui le moteur.

Ce texte a été dit pour l’émission quenouilles du 1er décembre 2021.

https://www.radiopanik.org/emissions/les-quenouilles/les-quenouilles-moteur-trice/

Le mot ascète

Je ne cherche plus l’ascète. Je ne prie qu’en coup de vent, quoique volontiers. Plus l’ascète qui prend aux tripes parce qu’enfin dégagé de son isolement peu choisi. Ascète à l’adn conjointe, tu as vécu entre des murs que je ne voyais pas. Ascète malgré toi, malgré ce qui aussi, était ton épiphanie parmi nous : les engrenages de ta vie, que tu faisais tourner, non sans souffrance.

Tu as été l’ascète qui s’inflige le secret, pourvu que personne ne sache que tu vivais pas comme il fallait. Tu jouais pas le jeu, et plus tu t’isolais, moins tu parvenais à faire de ta vie un empire dans un empire.

Ici, une référence à Spinoza : l’empire dans un empire, et son invitation à se penser comme substrat d’une substance unie, pas de coupure, de la matière à partager. Et même si c’était ton truc, la pensée qui rassemble, qui entraîne sous d’autres auspices que sa gueule, on peut dire que tu as embrassé l’ascèse avec plus de talent que l’assemblage.

Tu as fait l’ascète. L’ascète qui s’entête.

Ta tête qui oublie que rien de ce qui tue ne rend plus fort.

Faites l’ascète, cette injonction bien martelée, fut pour moi ton acte de décès, elle rejoignait trop bien celle de ton addiction : confinez-vous, là est le salut. Cons finis, devenus cons, derrière des murs qui n’auraient qu’à nous protéger plutôt que nous tuer. Toi, ça t’as tué. On a toutes et tous pensé que c’était dur, d’être isolé.e. et pas ce qu’on voulait. Faire l’ascète t’as tué. Je m’en fous que tout semble mélangé de ce propos sur un mot qui dit que la privation est une chose choisie. Je dis que pas. Que pas vrai.

Page de l’oms :

En termes de santé mentale publique, le principal impact psychologique à ce jour est un taux élevé de stress ou d’anxiété. Mais avec la prise de nouvelles mesures et l’émergence de nouveaux impacts – en particulier la quarantaine et ses effets sur les activités normales, les habitudes ou les moyens de subsistance de nombreuses personnes – les niveaux de solitude, de dépression, de consommation nocive d’alcool, d’usage de drogues, et de comportements auto-agressifs ou suicidaires devraient également augmenter.

C’est fini. T’as illustré sans avoir été cité. Je reviens de vider ta grotte, la somme des trucs qui te passaient par-dessus la tête. On a fait le vide de toi. On était plusieurs et c’était compliqué mais on l’a fait.

Ascète.

J’ai envie de raconter ça : non pas ta mort, seul, au cœur du télétravail.

Mais ce que ça fait de vider la maison de quelqu’un qu’on aime et qu’on imaginait pas devoir vider.

Ça commence avant de partir, avant de faire le premier pas vers les Noues, station de RER qui rappelle « Nos cabanes » de Marielle Macé, où j’entendis pour la première fois parler de ce mot qui offrait d’autres réserves de sens.

N-O-U-E-S

« Une noue est une sorte de fossé peu profond et large, végétalisé, avec des rives en pente douce, qui recueille provisoirement de l’eau de ruissellement, soit pour l’évacuer via un trop-plein, soit pour la laisser s’évaporer et/ou s’infiltrer sur place permettant ainsi la reconstitution des nappes phréatiques. » 

Les noues sont une promesse. Mais ta spécialité, c’étaient les engrenages, ces petites roues dentées qui entraînent, entraînent, et créent de l’énergie et des relations de causes à effets. L’engrenage qui s’arrête que si la machine dit stop.

Avant d’arriver aux Noues, on est déjà plombé. On sera six. On sera tristes parce que tu n’es pas là. À destination. Dans ton chez toi qu’on a jamais aimé assez. On l’associait avec une défaite dans laquelle tu te serais entêté, mais que t’aurais pu surmonter. Orgueil humain qui n’a pas le cœur sur la main. Toi, tu disais rien de pourquoi tu vivais là. Je nous trouve bien arrogant.e.s, après coup. Bien surplombant.e.s. alors que là où t’étais, c’était toi qui importais. On s’est tous dit ça, maintenant. Tu t’es donné du mal pour nous maintenir à distance, c’est vrai. On t’a ascétiser avec ton accord complet.

T’as laissé des regrets. Et ça au moins, c’est sans ambiguïté.

Les pieds en plomb pour gravir les escaliers de la gare à ciel ouvert, la rue perpendiculaire et bientôt, le jardinet à traverser. Le sas et c’est chez toi.

Il faut tout trier, vider, nettoyer, empaqueter et charger vers des déchetteries ou des maisons qui garderont une chose ou plus.

Retrouver des photos qui te racontent. Toucher les habits qui t’identifiaient. Ton fils parvient avec beaucoup de talent à se constituer quelques tenues complètes. Vous avez bien cinquante kilos et quinze centimètres de différence, mais il gère. Il se fait beau de tes oripeaux. Il vient me voir à chaque fois. Il me montre ses looks. Plus tard, il sera pâtissier, mais en matière de sape, il assure. Il trouve des trombones et se fabrique un collier, des boucles d’oreilles. Il est toi avec ce qu’il peut.

Dans ta chambre, le bordel n’existe plus. Le lit part quasi en premier. Tout devient net. On fait des plans pour vider et on avance sans trop se parler. Chacun.e sa pièce. Sa confrontation avec l’au-delà de toi. Je suis dans la salle de bain. Je sais pas comment je fais pour y retourner encore. J’y suis envoyée et c’est moi qui m’y poste, en même temps. C’est là que t’as respiré pour la dernière fois. La salle de bain est petite. Mais t’avais le goût pour les produits d’hygiène, une collection de savons, de mousses à raser, de rasoirs jetables, toutes sortes de compresses aussi. Des coupes ongles en veux-tu en voilà. Des brosses à cheveux et des peignes. Des rouleaux de papiers hygiéniques par dizaines dans une panière en osier. Je nettoie, je vide, j’emballe. J’ai peur, aussi. Peur que quelque chose de ta fin se tatoue trop foncé sur mon cœur écorché. Alors je chante et je frotte les murs avec du savon qui sent bon. La salle de bain doit pas faire froid dans le dos. Je pense à la future famille qui viendra s’y laver. Je te dis de leur foutre la paix. Je passe un temps fou à frotter chaque carreau. Je me dis c’est nécessaire pour le passage. Le tien vers où tu voudras, le nôtre vers la paix dans nos pensées. De temps en temps, je sors et je vois ce qui se passe autour. On a déjà tous vidé des appartements. On a l’expérience et la volonté. Je suppose que tu nous encourages, aussi. Tout ce qui doit être fait s’enchaîne comme dans les contes où les mains doivent travailler pour prouver des choses. On travaille. On fait des tas de choses.

L’après-midi, je passe à la cuisine. Le royaume des boîtes de conserve. Tu aimais ça. Tu avais des assiettes ébréchées et un nombre de verres impressionnant. Des couverts dépareillés. Ta cuisine était rangée. C’est pas là que tu vivais. Je t’y ai vu cuisiner une fois un bœuf bourguignon. Un défi. T’avais pas coupé les carottes assez fines. Je raconte ça plutôt que d’énumérer les produits périmés. Un chocolat liégeois en poudre de 2006. Ton fils décide d’en boire, même s’il mousse plus. Il dit : « ça me tuera pas. » et j’aime qu’il te juge jamais d’avoir pas fait attention à ce qui garnissait tes placards. Il nous prépare du riz au chili con carne et c’est la première fois que ce garçon qui était encore pour moi un enfant il n’y a pas si longtemps, me nourrit. Il cuisine sérieusement. Parle peu. Passe d’une pièce à l’autre et prend des missions en charge. Il te ressemble comme un clone moins vintage et moins vieux. Toi, comme on t’a connu il y a longtemps. Avec une crête de cheveux peroxydés et des pointes roses. Il est toi avec la fantaisie au dehors. Il s’écrit des trucs sur les mains. Grand dans tout ce qu’il porte.

Et la maison devient de plus en plus anonyme. On lui caresse les murs pour enlever les toiles d’araignées. On détache les crochets X et répare les volets, les serrures. Le cousin le plus bricoleur du monde fait le jardinage. On évalue l’herbe poussée. Depuis un an ? deux ans ? il y a un magnifique buisson de chardons. C’est plus un jardin, c’est une friche. Ça redevient un jardin. On démonte des meubles et transporte des choses vers la déchetterie. C’est facile comme une évidence et dur comme un enterrement. À la benne, tout ce qui est cassé. Tu avais gardé des meubles depuis notre vie à Mexico, il y a plus de 40 ans. J’avais pas envie de les balancer dans un bac qui ressemble à une mâchoire rouillée. Mais c’est ainsi que nous prenons soin de tout. Avec courage et capacité à renoncer.

Ta vie a passé. On a tout rangé. Les meubles qui restent sont chargés. Je pense à ce qui manque dans nos engrenages sociaux les plus élémentaires. T’as le droit d’être petit et devenir grand puis vieux. T’as le droit d’être malade. T’auras l’école, le bureau, l’hospice, l’hôpital. Tu peux contracter des biens et des personnes. L’administration et la banque t’entourent pour tout ça. Mais quand tu disparais. Faut se débrouiller. Y a pas de service pour accompagner ce genre de journées où on vide la maison de quelqu’un qu’on aime et qu’on imaginait pas devoir vider.

On l’a fait.

Ce texte a été dit à l’antenne en direct dans l’émission des Quenouilles sur radio panik 105.4 fm ou sur un lecteur internet et maintenant en podcast. https://www.radiopanik.org/emissions/les-quenouilles/les-quenouilles-ascete/

Image : des assiettes réinventées par les mains de fée de Norma Berardi https://www.instagram.com/normadb13/?hl=fr

Mon patin

Je suis une femme à rollers plus qu’à patins. J’ai connu tellement d’heures en roue libre. J’aimerais mourir avec un patin dans la bouche. Pas une lame, une langue. J’ai la mémoire du goût et du patin. Du goût du patin. Je vais pas te dire que j’ai patiné plus que toi. Si ça se trouve, c’était moins. J’ai appris le roller en un clin d’œil. Le bitume m’appelait, et bon, j’avais cette impression un peu trop assurée que je maîtrisais la situation. J’ai patiné le plus possible, et sur toutes sortes de surface. Patiné au cinéma, la première fois. J’étais pas de glace, je te jure. Je crois qu’on était allé voir le Grand Bleu et ça patinait sec. Je n’ai rien vu du film. Le gars s’appelait Xavier. Après, d’autres patins avec un autre Xavier. J’aimais mieux le deuxième parce qu’il avait les yeux gris. Le premier était pas champion olympique, mais en patin, tu vois, comme en tant de choses, je suis pas difficile. Il était gentil. Je ne peux pas résister à un gentil patineur. Je sais bien que côté souvenir, les heures à la patinoire risquent de te sembler monotones. J’ai souvent patiné seule et je m’ennuyais jamais. Patine, mais patine bien. Il faut quelque chose qui rende la performance inoubliable. J’ai quelques contextes pour ça. Le patin avec le garçon qui allait mourir. Moment d’éternité. Le patin dans la nuit, le patin dans les greniers du lycée avec l’assistant d’anglais, le patin avec ton pote et bon, c’est parce que les désiré.e.s sont pas au rendez-vous, mais faut bien s’occuper. Le patin du mariage, quand tu te dis : Dieu m’a donné la foi et une robe blanche et je joue le rôle à la perfection. Le patin caché dans les froufrous des journées trous du cul. J’ai patiné le jour, j’ai patiné la nuit. J’ai eu mal aux pieds et au cœur, souvent. A bout de souffle, je fus. En bout de course. 

Quand je t’embrasse pour la première fois, j’ai peur de ce qu’il y a dans ta bouche. Une langue qui va s’enrouler comment. Puis, j’aime tes patins au ralenti. Et les huit à l’infini, les saltos mordus. Les surplaces avant la course. Les compétitions de parfait dosage entre la salive et le plaisir.

J’ai patiné à travers les âges, et la glace s’est rayée, fendue par les écarts toujours plus grands entre le premier coup de patin et le dernier qui bien souvent, est expédié. J’ai patiné et parfois, j’ai cru que la patinoire allait fermer. J’ai cru qu’il fallait se faire une raison, une saison. On dit qu’il faut la jambe assurée pour patiner. La langue un peu déliée. On dit qu’il faut pas négliger l’entraînement et savoir tirer sa révérence. Mouais. Mais même si la chance glisse et te fout à terre, si tu fais pas gaffe. Même si tu doutes, Yolande, 96 ans, patine encore, la coquine. Et toi aussi. 
Final : Yolande, 96 ans, glisse avec sa chaise roulante : https://www.francebleu.fr/infos/societe/des-seniors-en-fauteuil-roulant-s-essaient-la-glisse-la-patinoire-d-avignon-1492702968

Pour Hésiode, Sidonie, Anouk, Théliau, pour les heures perdues et les âmes accrochées à leurs écrans, pour moi, pour toi, pour qu’on pousse plus fort asap

Je ne suis pas douée pour les fins. Ce sont les débuts dont j’ai envie de prendre soin. Diversion, dispersion, rythmes pour nous permettre de continuer. Le passé n’est pas un temps à regret. Ouste l’année des fermetures et de la solitude maximale ressentie. Les choses, les gens ont scintillé jusqu’au point d’impermanence. Salut les fées. Pas sûr que j’ai bien pris la situation et j’essaie encore de comprendre comment y répondre. (Être ? brève ? spécifique ? être littérale ? métaphorique ? être capable de lancer une pierre dans le vent sans faire de mal à personne ?) Hasard des calendriers, je me suis explosé le pied en février 2020, anticipant l’immobilité imposée. Tentatives pour marcher et arranger les choses en résonance avec le bordel pandémique.

Qu’est-ce qui reste quand tu perds ce qui te permet de te lever chaque matin ? Un pied. Un désir. La dispersion devenue une méthode pour oublier les annulations. Réconfort et colère sur les réseaux sociaux, à toute heure. Tentatives pour que ce soit le putain de pied. À toute heure. Si l’année devait être un livre de développement personnel, il commencerait par : soyez votre propre drame ! Suivez vos erreurs jusqu’à ce que vous deveniez pote. Oubliez la logique et décernez-vous des gratifications. [Un éloge à la masturbation en temps isolé pourrait se glisser ici.]

Nos espoirs pour des jours meilleurs n’ont pas rétréci, au contraire, c’est le monde autour qui n’a plus la carrure. Se cacher est devenu un acte de bravoure. Dans mon quartier, un homme pas comme les autres chante souvent en italien dans la rue, au crépuscule. Je l’ai filmé pendant le confinement. Distancé mais pas silencé. Comment construire une voix collective hors des barrières déclarées socle de gestes ? Reculer, ralentir, consommer moins, super. Arrêter d’envoyer des baisers, de vivre la nuit, de se coller dans des salles obscures, pourri. Je voulais me botter le cul mais la seule chose que je pouvais faire, c’était soulever mon pied de gauche à droite dans un essuie pour préparer la reprise du mouvement. Douloureux et décourageant.

Le long des semaines, l’impatience est devenue une compagne moins exigeante. Plus d’urgence à nettoyer les fenêtres sous la pluie ou de course après un message de l’univers à l’aube. Je lisais de la poésie au téléphone à une poignée de volontaires avant de discuter la sélection et d’écrire des poèmes. Ces souvenirs sont probablement les meilleurs de mon année.

Prendre soin de mes enfants et apprécier leur compagnie, essayer de les aider, était un autre repère quotidien. Je n’ai pas été une meilleure mère, pourtant. Mes enfants ont passé la plus grande partie de l’année isolé.e.s de leurs ami.e.s à essayer de trouver du réconfort avec leurs écrans et je n’étais pas toujours disponible pour remettre en question leurs connexions. J’ai proposé de regarder leurs vidéos favorites avec eux, et j’étais hallucinée par les youtubeurs, les séries en boucle, et le mode créatif dans Fortnite. Ce que je pouvais offrir comme possibilité quotidienne pour arrêter la connexion sentait l’ennui. Parfois, on s’est disputés, coupé la parole, défié. Nous avons beaucoup parlé. Fait des débats. L’année n’a pas été facile, c’est vrai. Mais de très jeunes adultes sont en voie d’apparition et ça donne envie de pas perdre une miette du spectacle.

En juin, je suis allée voir mon éditrice. Une femme. Une mère. Une protectrice des livres. Une personne engagée dans ce qu’elle fait. On a décidé de publier un nouveau projet ensemble, sur la naissance. La maternité n’est pas une tâche solitaire. Co-naître raconte des histoires d’accouchements. Que voit-on dans la maternité : un accomplissement, une drogue, un conflit passionné, une manière d’être plus en vie, (et de s’épuiser), une prison d’illusions, une boîte trop étroite, un miracle quotidien ? Il n’y a pas une meilleure réponse qu’une autre pour définir la naissance et ses conséquences. Quels choix et quelles libertés pouvons-nous espérer, quelles exigence, croyances, mises en garde recevoir, et comment faire avec l’inattendu? Co-naître rassemble des vues opposé.e.s, sur la manière dont naissent les bébés. Des histoires. Des cris et des larmes. Des digressions. Tout ce dont j’ai besoin pour me sentir en vie. L’année s’est terminée et l’habitude de regarder en arrière pour faire des vœux m’a permis d’accueillir le nouveau numéro. Je promets de continuer à être curieuse de l’écriture avec d’autres, de toujours écouter d’autres femmes, et de faire mieux gaffe à pas me planter. Et vous ?

English

I am not good at endings. I care for beginnings. Diverse, dispersed, rhythms to keep us going. Past is not a time to miss. Get out year of many closures and more loneliness felt than ever. Things and people glittered and made their points of impermanence. Bye, fairies. Not sure I caught the situation well and I am still trying to understand how to respond. (Be? brief? Be specific? Be litteral or metaphorical? Be able to throw a stone in the wind without hurting anyone?) Timing coincidence, I blew up my foot in February 2020, anticipating the mandatory immobility. Attempts to walk, to make things work echoing the pandemic mess.

What’s left when you lose what allows you to wake up every morning? A foot. A desire. Dispersion as a guide to forget cancellations. Comfort and anger on the social media. Anytime. Attempts to get a fucking foot. Anytime. If the year was to be a personal development book, it would become by: be your own drama! Follow your mistakes until you will become friends. Forget logic and award yourself gratifications. [A praise for masturbating when isolated could be appropriate in this section.]

Our hopes for better times didn’t shrink, on the opposite, the world around doesn’t have enough shoulders for them. Hiding being an act of bravery. In my neighborhood, a man like no other sings Italian songs in the street at dusk. I filmed him in the first confinement. Being distanced. But not silenced. How can we build a collective voice out of barriers now stands for our gestures? Stepping back, slowing down, consuming less: awesome. Ending of sending kisses, of having a night life, of getting glued in dark places: sucks. I wanted to kick my ass but the only thing I could do was holding my foot inside a piece of fabric and pulling left to right to prepare for a new motion. Painful and discouraging.

Over the weeks, impatience became a companion with less demands. No urge to clean the windows under the rain or race about getting a message from the universe at dawn. I was reading poetry on the phone to a handful of volunteers before discussing the selection and writing poems. These memories are probably the best of my year.

Caring for my kids and enjoying their company, trying to help them, was another renewed daily landmark. I don’t think I have been a better mum, though. My children spent most of the year isolated from their friends and trying to find comfort with their screens and I was not always available to question their connections. I offered to watch their favorite videos with them and was amazed by youtubers, various series on loop, or the creative mode on Fortnite. What I could offer as a daily possibility to stop connection seemed boring. Sometimes, we had fights, cutting each other speech, with defiance. We talked a lot. Debated. The year was not easy, it’s true. But very young adults are appearing and I don’t want to miss anything of the show.

In June, I went to visit my publisher. A mother. A woman. A book defender. A committed person. And we agreed to publish a new project together, about giving birth. Mothering is not a lonely task. Co-naître is a collection of birth stories. What do we see in motherhood? An accomplishment, a drug, a passionate conflict, a way to feel more alive (and exhausted), a jail full of illusions, a box too narrow, a daily miracle, is acceptable. There is no better truth than others to face birth and its consequences. Which choices and freedom can we hope for, which demands, beliefs, cautions receive, and how to make for the unexpected? Co-naître gathers opposite views about of how babies are born. Stories, screams and tears, digressions. Everything I need to feel alive. The year ended and the habit to look behind to make wishes, allowed me to welcome the new number. I promise I will be still be curious about writing with others, still listen to other women, and watch better my steps. And you?

Je ne veux pas porter le masque dans toutes les rues de Bruxelles

J’ai entendu parler pour la première fois du port du masque en mars. À l’époque, c’était un fantasme de gangsterisation qui soulevait la question d’une médecine qui a préféré le profit à la prévoyance et d’une habitude irrespirable à tester. Un virus est très petit et il existe des moyens de l’empêcher de circuler, moyens maintenant mis en place. Les mains des citoyens sont propres comme jamais et les visages dans les lieux publics où les humain.e.s sont nombreu.se.x.s, masqué.e.s. Les masques sont arrivés en prenant leur temps, mais ils sont là. Cette maladie qu’on ne voit pas, est chiffrée, communiquée chaque jour, affrontée par un plan qui a le mérite de ne négliger aucun aspect des contradictions de notre pays, entre les secteurs d’activités qui tournent et ceux qui stagnent ; les citoyen.ne.s qui sauvent, ce.lle.ux qui souffrent, qui entourent, qui attendent, qui bouent et ce.lle.ux qui décident. Des mots comme solidarité collective peuvent être brandis quand il s’agit de porter un masque en public, mais pas quand il s’agit de réfléchir à comment des humain.e.s enfermé.e.s pourraient continuer à respirer l’été sans discrimination.

Les chiffres communiqués chaque jour, semblent parfois eux aussi bien propres et masqués : moins d’hospitalisations et de morts, mais une contamination toujours en hausse. Pas simple de décider comment vivre ensemble pendant qu’un virus qui disparaît à l’eau et au savon, et reste caché derrière tout masque porté dans les conditions requises, continue à se promener entre nous.

Comment se projeter ? Je crois que si j’étais engagée dans la cellule de crise, ma première question serait : vous croyez que nous sommes des fourmis et qu’il existe une possibilité d’une action conjointe, soumise à l’adhésion totale des membres ? Mais nous ne sommes pas des fourmis et aucune adhésion totale ne nous rassemble. Alors, qu’est-ce qui permet malgré tout de se sentir mobilisé.e pour accepter de respecter des règles collectives ?

Des masques dans toutes les rues à toute heure ? Je sais pas toi, qui traîne sur le réseau social au lieu d’aller marcher dans un verger, mais moi, je n’arrive pas à accepter sans me dire : ben là, non, ça va pas le faire.

La force d’une règle, c’est de trancher sans laisser de place à l’interprétation. Une ville aux visages masqués dans toutes les rues à toute heure aurait le mérite de se montrer vigilante d’une manière qui ne porte à aucune discussion. Une fourmilière parfaite où chaque âme se sent partie du tout, seule ou en groupe, toujours avec l’idée, même seule, de faire partie du groupe. Mais nous ne sommes pas des fourmis et quand nous sommes seul.e.s, nous n’avons pas forcément besoin de sentir que nous faisons partie du groupe. Je n’ai pas besoin de porter un masque dans des rues vides pour savoir qu’une pandémie mondiale me relie à chaque instant à d’autres dans ma rue, mon quartier, ma ville, le monde et tou.te.s les autres humain.e.s autour, qui portent ou non un masque au même moment. Si le port du masque permet à chacun.e à tout moment de sentir la pandémie autour, c’est parfait. Lavons-nous les mains et portons ce masque en cuisinant, en faisant l’amour, en dormant, pour ne pas oublier qu’un virus tout petit se promène mais que nous pouvons lutter contre lui en nous lavant les mains et en portant un masque.

Sauf que le port du masque obligatoire dans toutes les rues n’est pas destiné à revalider notre impression d’être au monde ensemble. Elle est présentée comme une mesure de continuation d’un plan qui vise à limiter la contamination d’une maladie. Ce n’est pas une mesure symbolique mais pratique.

Or, qui peut croire qu’en portant un masque seul.e dans des rues vides, iel limite la propagation de la maladie ? Personne.

La réaction la plus partagée à ce type de mesure n’est pas pas : youpi, voilà la solution ! Mais : je sais mieux que ce.lle.ux qui décident et je ne crois pas dans leur plan. Voilà, les gars. Nous sommes là, derrière nos écrans, à recevoir les instructions, et on a l’impression de mieux savoir que ce.lle.ux, qui sont pourtant choisi.e.s pour savoir mieux que nous.

C’est pas possible, comme ça, de garantir la paix et la concorde civiles. L’effet produit est le contraire.

Là, j’aimerais vous proposer une action de désobéissance civile qui aurait de la gueule, on se poste à distance dans les rues vides de Bruxelles avec nos masques et on les jette en l’air à l’heure H tandis que des hélicoptères mandatés par netflix (je sais pas qui a des hélicoptères, à part la police, et il faudrait garder une trace de tout ça) filmeraient la scène des masques jetés en l’air dans les rues vides. Il faudrait que les participant.e.s s’entraînent un peu chez eux à rattraper leur masque au vol, avant de le mettre dans leur poche, pour éviter que les trottoirs soient, encore plus que maintenant, garnis de masques usagés ; ce qui fout quand même aussi pas mal les boules. Ça n’avancerait pas à grand-chose sur le chemin de l’adhésion au bien commun, et cela ne voudrait pas dire que dans une foule, on peut se passer de vivre masqué.e.s, mais ça aurait le mérite de dénoncer l’absurde et de créer une scène collective, qui nous détendrait un peu. Tout autre idée pour garder son calme et communiquer ses lumières, est la bienvenue en commentaire.   

Claude, Alexandre, Elodie, Claire, les quenouilles et moi

Chaque premier mercredi du mois, les quenouilles se retrouvent dans le studio deux de radio Panik et tissent des propos autour d’un mot tiré au sort dans le dictionnaire. Lundi 1er janvier, le mot « parenté » nous a réunies. Voici mon texte, que je publie ici, avant de l’envoyer par email à facebook, bataille à gagner pour supprimer le compte de feu mon père.

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Dans les structures élémentaires de la parenté, un ouvrage de Claude Levi Strauss de 1949, est posée la thèse que toute société se construit sur ces structures élémentaires-là. La parenté. Ce qui nous constitue comme groupe. La parenté, notre rapport au monde.

Levi Strauss était un homme curieux, il fut l’un des pères de l’ethnologie, discipline que j’ai étudié pendant deux ou trois ans au siècle dernier.

Les structures élémentaires de la parenté est une thèse de doctorat remaniée, publiée, commentée, transmise. Lévi-Strauss y décrit ce qu’il appelle les « structures » de la parenté dans les sociétés, c’est-à-dire le mariage et la filiation, basés sur la prohibition de l’inceste. « Par le lien qu’il instaure et par le renoncement qu’il impose, l’échange matrimonial se trouve au fondement de toute société humaine. Il signale le passage de la nature à la culture; il est inhérent à l’ordre social. » est-il écrit sur une page internet qui résume l’ouvrage.

Je fais ici une digression. Levi Strauss est mort, mon père aussi, et je profite de l’alibi pour raconter ma petite histoire qui pourrait rejoindre les vôtres. Quand un père meurt, les descendants doivent accomplir pas mal de démarches pour rééquilibrer la vie de la famille, sans le père qui était parfois celui qui avait ouvert la ligne de téléphone, de qui dépendait la pension de la mère, propriétaire de ci, titulaire de ça. Ma mère s’est débrouillée seule. Elle voulait comprendre ce qu’elle n’avait jamais pris en charge et elle l’a fait. À part la machine à café programmable dont l’utilité lui semble finalement superflue, elle a tout compris de ce qu’il fallait comprendre et a déclaré sans se fatiguer à tous les organismes compétents que la parenté dépendait désormais d’elle. Partout, mon père s’est effacé. Sauf sur facebook. Son profil existe encore. À l’approche du changement d’année, un an et demi après la disparition, j’ai proposé de faire les démarches pour fermer ce compte. Il suffit a priori d’envoyer un acte de décès. Je l’ai fait. J’ai reçu deux réponses d’Elodie (juste un prénom à la fin d’un message) pour me demander d’autres papiers. J’ai envoyé, donc, en complément, un faire-part de décès, où je suis mentionnée, sous mon nom de femme mariée. Mon prénom, Aliette, est bien reconnaissable, et suffisamment rare pour que le lien soit possible. Mais il a fallu encore prouver que je suis la fille de mon père. J’ai envoyé une copie de mon livret de famille. J’y suis mentionnée, mon père aussi. Elodie pourrait sûrement fermer le compte, à présent. Pas du tout. Je prouve ainsi que je suis la fille de mon père, me dit la réponse, mais pas que mon père me donne autorité pour supprimer son compte après sa mort. Tout ça, au bout du troisième message, un argument apparemment irréfutable.

C’est Alexandre qui m’écrit à présent. Inscrit dans quelle parenté, dans quel lien par rapport à Elodie, à Marc, à tous les copines et copains qui nous espionnent, je ne le sais pas.

Alexandre me dit :

Nous acceptons l’un des documents suivants :

– Procuration
– Acte de naissance (du défunt)
– Acte de dernières volontés et testament
– Lettre de succession

Mes pensées vont vers vous et votre famille, et je me tiens à votre écoute si vous avez besoin d’aide. N’hésitez pas à me contacter si vous avez d’autres questions.

Alors, chères quenouilles, je vous livre ici, ce que je vais répondre à Alexandre.

Cher Alexandre, j’ai besoin d’aide pour fermer le compte facebook de mon père. Aide est le terme que vous avez employé, j’estime pour ma part, qu’il s’agit de votre travail de gérer la plateforme et donc, ici, de fermer le compte d’un défunt. Mon père avait trente six amis sur facebook, dont seize en commun avec moi. Il n’a rien publié depuis le 14 février 2015, date à laquelle il a uniquement renseigné sa photo de profil. Alexandre, je vous parle ici au nom de la parenté qui m’unit à mon père, que j’ai acceptée de documenter pour Elodie, sans discuter. Je n’avais pas envie d’écrire une lettre pour vous dire vraiment ce que je pense de vos exigences. Je n’ai aucunement l’intention de vous fournir l’acte de naissance du défunt, allez vous faire foutre. Cette pièce d’identité n’est evidemment pas en ma possession, et je ne vois pas en quoi elle serait la preuve que mon père aurait accepté que je supprime son compte facebook. Les abus de facebook concernant les données partagées, sont établis. Facebook est un monstre protéiforme. Sous couvert de permettre l’amitié et de rendre nos vies poreuses et malléables, tous paramètres dont on peut se jouer, le réseau se donne d’autres enjeux souterrains. Ficher, contrôler, espionner, manipuler à grande échelle. Je m’y sens libre et tant mieux pour celles et ceux qui y florissent, gourous partout, gourous surtout. Merci à celles et ceux qui apportent là leurs arts, leurs folies, leurs luttes et me donnent leur bagout pour vous répondre, Alexandre, Elodie.

Facebook n’est pas un organisme officiel pour exiger des documents d’état civil qui permettent, par exemple, d’obtenir des papiers d’identité. De régler une succession. Vous prenez-vous pour l’Etat ? l’état de quoi ? J’imagine que vous constituez bien peinards des bases de données de parentés, oui. Que la généalogie vous titille.

Alexandre, Elodie, et quiconque de facebook lirait ce message, écoutez-moi bien : je ne demande pas votre aide pour surmonter le deuil de mon père, bande de malades mentaux qui vous posez en soutien psychologique, sans même être capable de faire votre boulot : accéder à une requête qui concerne la liberté ou non à avoir un profil sur facebook. Vous n’êtes pas en mesure de me prouver que la fille que je suis ne peut pas demander la suppression du compte de son père. Ce n’est pas à moi à prouver qu’une fille peut avoir ce droit. Allez vous faire foutre, oui. Je vais publier cette lettre sur votre belle plateforme et jouer des coudes pour que le compte soit fermé selon mon désir. Mon père continue à exister dans d’autres réalités parallèles qui ne vous concernent pas.

Levi Strauss est devenu célèbre, très célèbre, après avoir écrit Tristes tropiques, un livre qui élargit la réflexion structuraliste à d’autres cultures, d’autres pensées, avec l’idée que les structures ne sont pas qu’occidentales, que le monde est un peu plus grand et plus feuilleté que ce qu’on veut bien en voir dans la vieille Europe.

Merci, Claude.

Mais ici, nous autres quenouilles, labo du vivant.e, nous cherchons. Nous furetons et démêlons les fils du mieux que nous pouvons… Et nous écoutons les voix qui viennent nous chanter d’autres leçons, qui nous ouvre les yeux, parfois, sur ce qui se dit entre les lignes des intelligent.e.s. Merci à la parenté structurelle d’avoir tissé des liens entre nous, nousses. Mais ces structures, il ne faudrait pas qu’elles nous emprisonnent.

Je vous propose comme commencement de vos propres parentés à inventer, d’inviter la pensée de Claire Lejeune à venir nous visiter dans le studio. Claire Lejeune, pas de profil facebook, que nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer dans une émission spéciale quenouilles en studio volant à la Bellone. À écouter sur la page des quenouilles sur radio panik. Claire Lejeune, qui écrit que « l’âge poétique doit succéder à l’âge théologique ». jeu de mots pour sortir de ce qui chapeaute et ouvrir à ce qui passe à travers les mots en les laissant se disperser sans forcément les relier les uns aux autres. Sortir de la pensée structuraliste pour sortir des logiques de domination. La structure est une sorte de prison, dorée ou pas, qui peut exiger de toi de prouver ton identité ou celle de tes morts, alors qu’une pensée poétique, une pensée tournée vers ce qui a été laissé de côté, nous amène vers d’autres preuves de nos liens quenouilles. Claire Lejeune écrit : « si la pensée logique se nourrit de durée, la pensée poétique se nourrit de précarité… » Je vous laisse, chères quenouilles, apprécier ce que cela peut signifier pour nos parentés choisies. Proposer la précarité comme modèle à ressentir, à penser, ne pas s’obliger à s’inscrire dans des patriarches-cas qui nous assignent structure et mariage en guise d’ADN social.

Pour finir, je vous propose d’écouter la chanson préférée de ma mère.