la femme de mains

hand

« Les mains, sont des pieuvres qui n’ont peur de rien. »

Citation anonyme

« Trois pour cent d’avance. Trois ans de préparation. Trois ptis tours et puis s’en vont. »

Proverbe électoral

Mes mains, qui doivent, l’écrire, ce discours. La feuille est là, devant moi, encore blanche, comme la peau. Autant garder la couleur pour les cheveux.

Mes mains qui ont tellement compté, les cailloux, les bonbons, les points, les sous, les coups, les bulletins. J’ai été une petite fille en un éclair, une femme qui ne regardait jamais derrière, une mère plus vite que la lumière. Chez nous, on transmet aux enfants de la blondeur et des idées, de l’acceptable, du profitable, et du rebus, la carte d’identité en bandoulière, le drapeau en culotte, en grosses ficelles de pedigree. On ne perd pas trop de temps avec l’éducation. À recevoir. À donner. Le pot aux traditions est là pour ça. Une cuillère de sang pur pour papa, une fourchette de prix pour maman, un couteau dans le dos, pour les autres. Personne ne pourra nous reprocher le laxisme des faibles, la fausse bonhomie des idiots. On se ligote au pays, comme un gigot respectable prêt à tout pour ne pas faire la différence. L’indigne, ça se comprime. Ça a pris un peu de temps, surtout parce qu’il fallait attendre que les autres s’empêtrent dans les tapis de l’époque, et ils ont bien fini par s’étaler entre les franges, avec ou sans volonté, pour nous ouvrir la voie, à nous. Les extrêmes. C’était vague. Mais tout le monde a fini par comprendre à quoi je pouvais servir. Ça valait le coup d’attendre.

Barbie nationale. Même si côté fraîcheur, il a fallu passer au rayon longue-conservation.

Les mains de mes enfants, poings serrés. J’ai toujours insisté pour qu’ils gardent les mains sur la table. Même quand ils étaient petits. Parce que les enfants doivent obéir, vous savez. Il faut apprendre aux autres à obéir. J’ai couru après mes petits, et après une certaine forme de reconnaissance. Ils ont d’abord filé entre mes doigts, les descendants, les honneurs, mais je tendais des mains, après avoir mouché des nez, et lancé quelques tapes. Je levais le coude, aussi parfois, en attendant. J’ai commencé jeune. Prévoyante.

Mes mains, un peu rouges, des veines qui saillent, et le vernis, affolant, j’aime le sang, sa couleur en tout cas. Quand j’étais petite, je voulais être infirmière. Je suis devenue avocate. Je n’aimais pas les malades, la compassion me fait défaut, j’ai préféré apprendre la loi : au nom de la loi, je vous interdirais ce qu’il faudra, j’ai une liste. La salle des pas perdus sera vide, une fois que j’aurais fait le coup de main, la justice sans procès, les fautifs renvoyés, chez eux. Parce qu’ils ne sont pas d’ici, et s’ils le sont, on fera comme s’ils étaient d’ailleurs. Et on fera peur à tout le monde. La peur est un bon moyen de faire taire les indécis.

Mes mains sur les touches. Il faut que je sois concise, franche, et directe (il faut que je fume une cigarette). Les mots se pressent, solennels, abrupts, provocateurs, narquois, triomphants, de circonstance. J’ai un stock de mots et d’atmosphères à ordonner pour faire historique. Je ne vais pas renouveler le genre, mais un peu quand même. Féminin, c’était la carte à jouer. J’ai gagné. À moi de tenir la tribune, et je gueulerais autant qu’il le faudra.

Les mains de Papa… Qui se tendent en l’air. Pas gâteau, mais on s’est vite compris quand même. La fille de, je n’étais que sa fille, pendant longtemps. Papa sale type, le sourire plus large que les idées, les lapsus en guise de programme, la mauvaise foi doit avoir les dents blanches. Garder l’œil ouvert, et le mépris fidèle. J’aimais bien écouter papa blaguer la vérité. Ses sous-entendus ressemblent un peu à des sur-entendus, ses vannes de banquet en bannière médiatique : ma fille, prends-exemple, connote, et souris, ris même, moque-toi, radieuse. Pose les questions qui fâchent, et apporte des réponses improbables, éclate de rire sans rire, c’est ça la politique.

Les mains de mon troisième homme, autour de ma taille. On dirait qu’il va serrer, serrer, et me disloquer. La première fois qu’il m’a embrassée, j’ai failli tomber à la renverse. J’ai cru qu’il allait me gifler. J’ai la chance de ne pas faire envie à tous les hommes, le style Marylin-en-écrin-de-bouledogue n’est pas universel. Je suis une femme qu’il faut prendre sans gant, on ne peut m’aimer que pour ce que je suis. J’aime les hommes de conviction, j’aime les hommes qui n’ont pas peur de montrer leur force, ceux qui sortent de leurs gonds, et qui savent claquer leurs becs à ceux qui se demandent ce qui se cache derrière mon sourire, ceux qui m’ont tellement attendue au tournant, qu’ils n’ont pas vu que j’avais pris un raccourci.

Mes mains qui fument une cigarette en dressant les limites à imposer. Parce qu’à partir de maintenant, la présidence m’appartient, et plus seulement concernant les immanquables questions d’im, ou d’em, – igration. Je n’ai rien contre les étrangers, ce sont des hommes et des femmes comme les autres, mais mon pays n’est pas un pays comme un autre. Quand on est une femme publique, il faut apprendre à hausser le ton, et à sangler ses mots. On a essayé de m’isoler, de me foutre en boîte, de bouder mon mauvais genre, mais, j’ai toujours gardé le cheveu lisse, et l’habit de circonstance. Je savais qu’il suffisait de se présenter, d’occuper le terrain, tu seras présidente, ma fille.

Les mains de la première femme Présidente de la République, dans les poches de ma veste, prêtes à attraper le micro, vous m’entendez ?

Chers compatriotes, vous avez, par votre suffrage, exprimé votre soif nationale, trinquons à vos idéaux d’un pays qui n’ira pas plus loin que ses frontières. Dont les couleurs seront adaptées à celles du drapeau. Du rouge, le sang coulera s’il le faut, du blanc, les filles n’auront qu’à attendre le mariage, et du bleu, avant tout le bleu, de mes yeux, de ma robe, de tout ce qui m’a portée jusqu’à vous. Dans l’allégresse du moment, parce que je suis la première à occuper ce poste, et que j’aime l’improvisation, je propose d’instaurer dans notre République un uniforme, pour toute femme publique : journaliste, policière, expert, avocate, infirmière. En bleu. Ça favorisera l’unité. Après, on pourrait commencer à se ficher. Je lance dès à présent un programme de mise en conformité des femmes, les unes avec les autres, parce que je suis votre élue, votre présidente, et que la République m’attendait. Oui, être une femme au bon moment, au bon endroit, c’est indispensable, et, même si certains jours, ma voix de pompier manquera un peu de séduction à vos oreilles qui vont déguster, souvenez-vous que c’est le jeu de la démocratie. Je sens qu’on va s’amuser.

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