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Tous les ans depuis longtemps, j’écris des vœux. En une phrase, une photo, un texte. Pendant des années, c’étaient des vœux uniquement privés. Des cartes plus ou moins kitsch avec un message qui faisait passage. Et puis, j’en ai écrit pour les autres des blogs. Et puis, les réseaux m’ont aussi donné envie de mettre des pierres griz au milieu des autres qui savent savamment souhaiter des trucs. Comptes-rendus des années et promesses à venir, désirs et amours en vitrine. J’aime bien ces places qu’on occupe ensemble, à s’échanger des points de vue qui nous font plaisir, et même si parfois on s’envie, on s’envoie des klash et des conneries s’imposent en diktats, même si tout ce qui se partage est pas le monde dont on rêve, je suis resté.e réseauté.e et fidèle à celles et ceux qui le sont.

La connexion a fini par demander tant d’assiduité que j’ai eu peur un jour, de zapper d’appeler ma mère et mes frères, et d’embrasser Tic&Tac, mes enfants écureuils qui donnent aussi parfois l’impression qu’iels préfèrent leurs écrans à leur maman. J’ai tant misé sur ce qui pouvait se montrer à d’autres pendant tant d’années, mes doigts ont tellement scrollé, que chaque jour, j’éprouve combien c’est devenu compliqué de tenir en place, sans être connecté.e. Je ne sais pas ce que je serais aujourd’hui, sans cette possibilité d’être ami.e.s sans jamais se voir, en cherchant à mettre en scène ce qui fait plaisir, ce qui fait mal.

Un demi-siècle me portera en août. Cette entrée de blog, c’est l’occasion de regarder où je suis, avec qui, pourquoi ? L’occasion de considérer l’intérêt des jachères pour laisser reposer le terrain des connexions.

J’ai aimé l’année qui m’a permis de vivre la publication de « Co-Naître » au cinéma Nova, avec certaines des autrices présentes et d’autres pas loin dans le téléphone, et de « Plier l’hier » grand livre de poésie rose et noire qui a mis vingt ans à voir le jour, plein des dessins de Flise.

En 2022, c’était ça être auteur.e et c’était avoir envie de travailler moins mais travailler plus (dans mon utopie, tout le monde aurait un hamac et un temps hebdomadaire pour faire la sieste dedans) Devenir la co-médiateur.e du festival Fame avec Nouche et passer six mois à courir d’un bureau à l’autre et aimer ça. Et écrire trois poèmes par-ci par-là, et une demande de bourse de vingt pages, énièmement refusée, et un texte « de base » pour Papier Machine, et un week-end pour tenter de se situer dans un poetik gang. Et des mots quenouilles.

J’ai travaillé encore et toujours en confondant tout ce que je pouvais garder dans le trouble de plusieurs plis à prendre et appris. Comment faire écrire et écrire avec et se dire que c’est ainsi que je veux me faire auteur.e. J’ai appris des heures à (s’)habiter comme on peut, et à déménager les bureaux des Midis de la poésie à la Maison poème. J’ai animé une centaine d’ateliers d’écriture et pratiqué au moins deux-cents heures de kung-fu. J’ai passé une année infiniment moins compliquée que les quatre précédentes. J’ai écrit des plannings et testé mille ruses et accepter mille excuses dans le quotidien partagé avec des ados. Je travaille désormais avec Haleh Chinikar, à la médiation, et sa présence me permet de me décentrer et de ne pas oublier que la révolution est un horizon qu’il faut soutenir.

J’ai aimé, j’ai été déçue, j’ai écrit des poèmes de rencontre, je me suis inscrit.e et désinscrit.e des sites où s’envisage la séduction sous des paramètres tordus et sincères à la fois. J’ai croisé là d’autres addictions à tendance mélancolique, j’ai eu des rendez-vous et des fous rires. Et comme le grand amour c’est celui que tu te portes à toi-même et qu’il manque parfois de crédibilité, j’ai accepté chaque minute où rien de ce qui était autour n’était juste. Et l’amour, il s’engouffre malgré tout, malgré toi, malgré lui.

Chaque jour apporte sa leçon de bons sens pluriels et contradictoires, une vérité, une envie de justice, une horreur en chassant l’autre sans possibilité de réparation.

Qu’est-ce que c’est qu’une année réussie ? Une où tu pleures moins que tu ris ? Une où tu aimes plus que tu hais ? Une qui ressemble à la première phrase du Discours de la méthode, de René Descartes ? (Pitié.)

 « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée car chacun pense en être si bien pourvu, que celleux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’iels en ont. » Cette phrase, je l’ai toujours trouvé incompréhensible. Je sais qu’elle veut dire que les humain.e.s sont pas d’accord sur ce qu’est le bon sens, ce qui pose pas mal de problèmes de valeurs et de modalités pour envisager des actions collectives. Descartes écrit pour penser le contraire, justement. Une façon d’être au monde qui dit que la raison c’est un truc individuel, mais son livre est écrit et publié en français, dans un temps où le latin c’était la langue des savants, afin d’« être compris des femmes et des enfants ». Ce truc individuel n’est pas réservé et inaccessible. Le livre contient quatre maximes que tout le monde pourrait suivre, et voilà la méthode. Le texte est court, plein de thèses à foutre à la poubelle (les humain.e.s comme maîtres et possesseur.e.s de la nature, on n’en finit pas de payer les conséquences.) Mais la démarche reste quelque chose qui m’a permis de ne pas me laisser noyer dans le bain dans lequel j’ai grandi et de comprendre qui j’étais.

J’y pense aujourd’hui, pour renouveler les vœux de connexion et d’engagement pour pas juste dire : 2023, tu iras où tu veux sans moi. J’ai fait le vœu de moins publier de contenus rapides. Me ranger des bacs à grains de sable qui s’écoulent sans que jamais le sablier ne soit vidé.

Vers vous, je m’engage à ne jamais oublier que nos bons sens sont pas raccords, et contre Descartes et d’autres que j’ai croisés sur ma route, amenés comme seuls guides du monde qu’on connaît, je renvoie là où j’ai appris à être en vie.

Un bouquet final de 23 hyperliens consultés en 22*.

Répète avec moi : y en a marre

Découvre Yvonne Sterk par Milady Renoir

Cours écouter Soledad Kalza et Sina Kienou

Respecte Viola Davis the woman king et bien plus

Podcast Mémoires de Juliette Mogenet

Admire les collages de Norma Berardi

Prends une leçon d’architecture et de futur avec Alyssa Amor Gibbons

Continue à lire des livres de la maison d’édition le port a jauni

Clique sur la vidéo pour pas oublier Christophe Tarkos

Reste fidèle à la revue Papier machine

Dis-toi que la vie c’est comme les dessins de Gwen Guegan

Chante les chansons que mes frères m’ont apprises de Chloé Zao

Fais ton way avec Nina Simone et son My way

Cogite avec Maggie Nelson pour chanter la liberté

Appelle-moi poésie

Apprends de Xeno exhibitions

Podcast vivons heureux avant la fin du monde

N’oublie pas qu’Only voice remains

Crois en la fée du Mile end  

Rapproche-toi de Kathy Acker

Apprends de Réjane Senac

Oublie Descartes et cherche la méthode avec les glorieuses  

Admire Mahnaji et ses urbex

* Cette liste n’est pas un modèle et pas la seule possible. L’ordre des liens est aléatoire.

#bizgriz

 

photo (c) https://mathieufarcy.com/

situations

On prend des cours de tout et on emballe sa vie avec du tulle, certain.e. se cachent du passé, on ne porte pas d’alliance, on n’a pas recours au chantage, on se contacte pour rire, on reçoit des flops, on n’essaie pas de comprendre qui cherche l’amour, qui a des besoins, du soin, qui sort du lot. On scrolle comme des fo·lle.u.s.

On a l’air grand·e. on a l’air de sortir de nulle part et pas l’air du tout. On a l’air d’aimer la papèterie ou de passer sa vie sous les cocotiers, on professe le port de la barbe et l’envie de ken, on a l’air bizarre et pas gêné·e de l’être. On a l’air fièr·e de trop de vie qui concerne l’envie, on écrit un profil, on envoie une intro, on triche sur son âge ou pas, on triche sur sa calvitie, sa netteté, sa capacité à aimer, à craindre, à regretter. On a l’air d’un.e ancien·ne amant·e.

On va à l’hôtel favori avec des mots et des choses genré·e·s à disposition. On a l’air fort·e. On a l’air d’attendre. On a l’air foutu·e. On a l’air facile à obséder. On a l’air vivant·e. On a l’air de bouger sans se questionner sur ce qui nous ferait plaisir.

On est des grand·e·s enfants et on sait comment résister. On sait que les chips seront partagées. Que les sodas nous agacent. On sait parler de fruits et légumes. De véganisme concerté. On sait courir après soi-même pour pas courir après l’autre. On sait sourire à chaque chance. On sait que les hormones sont capables de nous jeter dans les bras les un·e·s des autres. On sait donner un coup dans les boules de l’adversité et obtenir le succès.

On sourit. On fait abstraction de ses fêlures et on donne le meilleur de soi-même, on donne l’envie, le change, on change la donne, on fait tapisserie et on sait que l’envie est devenue la sœur du caprice. Sa cousine. Sa complice.

On n’a pas la bonne pioche, on constate la pénurie, on s’agace du factice, on oublie de répondre, de prétendre, de voir plus loin que le coin gauche, toujours à gauche, on oublie la possibilité d’une rencontre, on a mieux à faire, un travail qui donne des ailes, une vie centrée sur ce qui on est.

On lapide sa fierté, on récuse toute dignité, on regarde loin et on voit pas le problème, on regarde près et on voit pas la solution, on couche sans bonheur, on calfeutre l’emplacement de son cœur, on garde son sens de l’humour, on évite les compliments, les explications, les complications, tout est instantané, chevauché, destiné à s’estomper. On compte sur nos mains pour attirer nos bouches, nos bouches pour attiser nos tripes, nos tripes pour pactiser.

On a des choses à raconter.

iel

Comment je suis devenu.e iel et qu’est-ce que ça engage de moi face aux autres ?

L’intimité, c’est quelque chose de bien enfoui dans une vie. On croit qu’on sait se dire, et j’ai souvent essayé. Mais tu connais la théorie des icebergs et de leurs faces cachées. Tu vois de toi, comme les autres, ce qui dépasse et quand tu veux creuser, tu risques le naufrage. Comment tu t’aimes et t’es aimé.e, ta vie, le cadre que t’as plus ou moins choisi ; plus tu creuses, plus tout ça se colle et se décolle et change de gueule. J’ai rencontré beaucoup d’humain.e.s qui semblaient bien dans leurs baskets et pas trop perché.e.s ni trop abîmé.e.s, mais depuis quelques années, ça passe d’une vérité à l’autre. C’est plus juste la bonne enfance et le kif d’être là et la curiosité et la capacité à s’épauler ; et l’envie de mettre des paillettes dans les journées, qui fondent des unions qui sont une somme d’unités.

Moi aussi, j’ai changé. J’ai perdu un frère et je savais plus qui j’étais. Le monde que j’habitais m’a semblé en toc sur bien des points. J’étais entre deux, trois mondes. Tous semblaient proches. Certains, habités avec des émotions et des envies, dont j’avais perdu le goût. Le deuil de mon presque jumeau m’a enlevé la capacité de me projeter.  

J’ai vite compris que celle qui existait juste avant, ne pourrait plus faire semblant de rien.

J’avais jamais pensé à mon pronom comme à un choix que j’aurais, une question à me poser. J’avais grandi en elle. La binarité est un monde qui offre des solutions simples.

Je vais pas te dire que cela m’a plu, à six ans passés, de comprendre que je ne pouvais pas être un garçon. Je me souviens très nettement des moments où je suis devenu.e elle. Pas forcément une évidence. Je n’en ai jamais parlé. Y avait pas besoin.

J’étais une personne qui souffrait pas de discrimination et que personne empêchait de respirer tranquille.

Barbatruc parmi les autres qui savent que nos corps et nos cœurs sont des formes qui ont de la plasticité, de la capacité à bouger, se déformer, devenir.

Après la disparition, j’ai senti que j’étais plus capable de me restreindre. Et puis, on le dit, les défunt.e.s ont leurs spécialités. Celle de mon frère a été de pas s’éclipser complètement. Il est parti trop vite et je pense qu’il avait besoin que son âme fasse encore un peu partie des vivant.e.s.

Je tape dans le moteur de recherche : « devenir iel ». Je clique sur quelques articles de vulgarisation sur la non binarité. Je lis l’importance de ce pronom pour la transidentité et la possibilité de l’adopter en gage de solidarité. Je lis et même si je connaissais cette origine, cela me semble important de rappeler d’où vient la pensée queer, de savoir ce que je dois à qui.

C’est pas possible de tout catégoriser, tout binariser. Moi, je peux plus. Il a fallu des courages, des obstinations, des discriminations, des crimes et des étapes difficiles pour que d’autres, comme moi, puissent endosser le pronom de leur choix, sans que personne ne vienne nous demander des comptes.

Un pronom arrive, tu l’entends, et un jour tu sais que c’est le tien. Quand tu l’énonces, tu peux dire quelque chose que tu voulais pas cacher, mais que pendant longtemps, tu pouvais pas montrer. J’ai bien aimé être iel sans le savoir. Me dire : fille c’est pas que ça. Garçon, c’est aussi là. J’ai fait le maximum, je crois, pour me capter dans une vision qui prenait de la distance. Pour pas faire genre. Me dire : je suis quelque part au milieu des autres et ça me porte. Et c’est peu arrivé qu’on me reproche de pas être dans la bonne case, même si je sais les efforts de conformité que ça m’a demandé.

J’ai adopté iel en un clin d’œil, pendant un tour de table où chacun.e devait préciser son prénom, son ou ses pronoms. J’ai tout de suite su ce que je voulais répondre. J’ai eu une minute pour me décider à le faire vraiment. Je sais que j’aurais pu changer de pronom plus tard. C’était la première fois qu’on me posait la question, plutôt que me donner la réponse. Personne ne me jugeait et n’exigerait que je me justifie. J’ai répondu, j’ai rougi, et le tour a continué. Le lendemain, j’ai reçu un message de soutien. Générosité trans que je n’oublierai pas.

Depuis, chaque fois qu’on m’a reposé la question, j’ai pu répondre avec un peu plus d’assurance. C’est plus la face cachée d’aucun iceberg, mais une comète qui a encore des orbites à explorer.

Ce texte, je l’ai écrit pour remercier et dire autour : il y a des questions qui ne sont pas assez posées.

Je n’avais pas mesuré à quel point cette question si simple était bien plus qu’un détail.

Qu’elle est longue, l’aventure de se chercher.

Merci à vous, les personnes trans que j’ai rencontré.e.s qui faites attention à ce que chacun.e puisse le faire.

c’est l’anniversaire de cachalot

Cachalot, je l’appelle encore comme ça. Cachalot a 14 ans. Je lui ai donné la vie, enfin c’est ce qu’on dit, parce qu’en vrai, il m’a rendu avec intérêt tout ce qu’il a reçu. Cachalot sait vivre. Plein de gens disent avoir ce talent, mais lui. C’est sa classe. Je crois que mon fils a des pouvoirs. Je crois qu’il est plus sage que le Mahatma Gandhi. Je dis pas ça pour lui foutre des missions qui sont pas les siennes. Mais comme c’est son anniversaire : lumière. Et hommage. Souvenir. Avenir. Tout pour Cachalot. Et ce qu’on lui donne, Cachalot le rend. J’ai enregistré en audio, en cliquant, un texte qui raconte sa naissance, publié dans « l’arcane de la force », un livre collectif du Fiestival 11 publié par maelström reévolution.

C’est bien de revenir aux origines du cétacé. Une histoire. Et pourtant, aujourd’hui qu’il grandit et depuis le premier jour, il a tout le temps dépassé les récits sur lui. Il s’en fout des mots qui disent trop vite ce qu’il vit lentement.

Je viendrais sûrement encore écrire des mots. Ou pas. J’ai pas envie de raconter la vie de celui qui sait la vivre. Cachalot a 14 ans. Fais-en ce que tu veux. Lui, il va maximiser sans emphase.

#bizgriz

« La vie vous joue un tour, il suffit de s’y faire, on ne sait pas très bien à quoi. Une gueule qui vous croque sans vous broyer. La mise au point d’une force plus affirmée, qui projette le corps accueilli dehors. Lui, le bébé, éjecté comme quantité négligeable, ami des mauvaises surprises et des erreurs de parcours, tout petit caprice de la nature, qui résiste. »

le mot souvent #quenouilles

Les quenouilles c’est quoi ce mot souvent ?

On est dans la tautologie ou quoi ?

La tautologie de quoi ?

De moi ? de toi ?

De la vie qui fait sa magnanime capable de répétition ?

Souvent qui tient ses promesses ou pas ?

J’ai souvent dit je t’aime

J’ai dit souvent j’peux pas j’ai piscine

Et j’avais piscine et j’aimais

Ça dit quoi de dire souvent ?

Ça dit quoi de quoi de dire souvent ?

J’ai failli pas venir

Alors que je viens souvent aux quenouilles

Et que j’vais plus à la piscine

Parce que souvent, aujourd’hui j’ai envie de silence et souvent j’ai pas envie de faire encore la liste des vouloirs pouvoirs avoirs contre avoirs et mise en demeure d’être régulière

D’être singulière

Souvent je suis en retard

Souvent j’étais ailleurs

Souvent je serai pas prête à voir ce qui souvent se transforme en grosse merde de la manipulation de personne vers tout le monde

Souvent y pas d’coupable

Et souvent on en désigne

Souvent tou’le monde est coupable

Et va falloir souvent se le dire

Que c’est nous les souvent

Aussi

J’ai failli venir sans

le mot

Avec une évocation latérale

Un décalage

Un saut de puce vers le conjoint qui reformule mieux l’impression et lui permet de pas se perdre dans le bateau

J’ai failli venir avec Maria Zambrano.

J’ai failli lui laisser l’entièreté de la parole prononcée.

Je vous livre un morceau

qui cloue le bec à souvent

« j’entends par utopie la beauté irrésistible et aussi l’épée d’un ange qui nous pousse vers ce que nous savons impossible »

Ecrit-elle dans « philosophie et poésie » un livre qui a eu plusieurs naissances illégitimes avant d’être oublié, écrit par une femme oubliée.

Souvent, les femmes sont oubliées

Souvent, les femmes font des belles phrases.

Souvent les livres sont là.

Souvent, j’ai cherché dans les mots ce qui n’existait nulle part ailleurs

Un chlore qui brûlerait pas les yeux

Alors, le souvent guide ou tyran ?

Cliché ou avant-garde ?

Souvent j’ai vu qu’il y avait pas de présent

Et souvent j’ai compris qu’y avait que ça

Alors ?

Souvent nous arnaque et nous rappelle que pour performer

Suffit de se souvent-nir

De se souventinventer

De se bouger souvent

Y a les as du souvent

Qui savent mettre les petits plats dans les grands

Souvent tu as compris que c’était entre tes mains et sous tes pieds

La terre qui souvent n’a pas de frontière

Mais souvent elles sont là

Souvent on a demandé grâce

Et souvent ça n’a servi à rien

Souvent se mouille et pourtant il s’engage pas

Souvent c’est pas toujours

Souvent reste dans son coin

Qui a du temps à perdre avec ce qui est partout sans être fiable ?

Je te dis : t’es qui ? tu réponds, je suis souvent.

Et j’en sais rien, du coup, de ce qui.

De ce qui s’esquive.

Souvent t’as pas envie.

Souvent t’es lourd.

Souvent tu m’as énervée.

Le pré-gazon #quenouilles

Je ne viens pas dire que je chéris le gazon et comment ou non, je m’épile la chatte. Je vais pas vous dire que les prés sont des lieux clefs et que ça manque de prés et de gazons dans la ville. Je vais pas vous dire comment chaque herbe est mise à contribution pour faire genre : on est green, on est pas washé, on va la protéger la terre et la laisser un peu décider comment elle s’épile ou pas et si elle veut être chatte ou chienne.

J’habitais à Dublin, il y a seize ans. Mon pré-gazon, c’est cette ville, pleine de parcs et d’herbe très verte. Tu peux voir là-bas tous les gazons les plus fous, tout le monde sait le faire pousser. Je dis ça et je m’en fous si c’est vrai ou pas.

L’esprit pré-gazon c’est celui qui te donne envie de te coucher sans te justifier. Quand j’étais à Dublin, souvent, la ville était en effervescence, parce qu’il y avait des matchs de rugby à Lansdowne road, un vieux stade qui a été détruit depuis. Vous savez les Quenouilles, comment les urbanistes et les décideurs abandonnent les vieux hôpitaux et les vieux gazons des villes pour développer des projets qui se la pètent accessibles en voitures only.

J’ai écrit un jour un texte en hommage à ce stade qui était en mauvais état, mis au rebut pas longtemps après. J’avais eu l’occasion d’assister à un match dans les gradins en bois qui vibraient de partout quand les supporters lançaient leurs clameurs. Ce stade était la fierté des Irlandais. Là-bas, y avait l’impression d’avoir surmonté vertement la domination anglaise, et tout ce qui avait permis ça, était hyper investi. Avoir une équipe qui gagnait au rugby permettait de dire : c’est fini de nous piétiner. 

Un truc qui m’a souvent fait peur, au foot, c’est comment deux équipes s’affrontent sur l’herbe. Ça remue des haines et parfois ça pète, alors que l’idée n’était-elle pas de courir sur l’herbe ensemble, avec des buts, certes ; mais pas forcément des gnons ? Au rugby, de ce que j’ai vu à Dublin, l’idée restait toujours de sillonner le gazon, et quoiqu’il arrive, de pas se la péter, la gueule. J’ai eu l’impression d’apprendre des Irlandais une forme de résistance très forte. Très amicale, aussi. Il a fallu que les Anglais dépassent des bornes de beaucoup, pour que l’idée émerge chez les opprimé.e.s d’utiliser la violence en réponse à la violence. Il y avait un but très clair : dire non à l’oppression quotidienne de la population irlandaise et récupérer son pays. Cette question de la violence est une obsession, les nuits où je ne dors pas. Comment les humain.e.s l’utilisent. Il y a les forts qui détruisent et il y a celles et ceux qui résistent. C’est rare de faire partie des deux camps et c’est un choix pour chacun.e. Qu’est-ce que tu veux protéger ? Quel terrain ? Tu fais quoi sur la pelouse ? Tu passes quand le ballon aux autres ? 

…Cinquante cinquième minute, le public chante la marseillaise, les bleus ont une tenue un peu moins bleue qu’avant alors que les verts sont toujours bien green.

Il paraît qu’un rugbyman mange 8 000 calories par jour, ça fait 333,3333333 à l’heure, ce qui représente à peu près 100g d’avoine, ce n’est pas énorme. L’arbitre siffle, il donne les quatre commandements de l’introduction en mêlée, et c’est parti pour les corps ensemble.

Tout à l’heure j’ai vu le taoiseach, et un essai français de Vincent Clerc. Un essai, c’est quand un joueur se jette par terre avec le ballon, ça paraît impossible à réaliser et pourtant, l’exploit revient plusieurs fois ; le taoiseach, c’est le premier ministre irlandais, et malgré quelques casseroles, le taoiseach a été réélu il n’y a pas très longtemps. O’connell va s’asseoir à califourchon sur un petit banc, on a descendu baggot street pour boire de la bière et manger des merguez, on a suivi la marée verte jusqu’à Landsdowne road, on a reçu des saluts parce qu’on est en bleu et que c’est comme ça qu’on fait ici, on te tend la main et si possible on t’offre à boire, si tu fais partie de l’équipe adverse. O’Connell est expulsé.

O’connell street, c’est la rue préférée de ma mère à Dublin, la rue de la rébellion, la post office a été le siège des affrontements pour dégager les Anglais, l’arbitre du match est anglais, et la République a été déclarée. Le ballon doit respecter cinq mètres, c’est la règle, j’écoute bien attentivement, je ne suis pas tellement au point sur les règles. 

Je connais le nom de quelques joueurs. O’driscoll, le sex symbol à dublin, prête son visage à des pubs pour vendre des tas de choses que tout le monde a envie d’acheter, je ne crois pas qu’il y a de rue O’driscoll. 

C’est la mêlée,  filmée de haut, ça fait comme une grosse araignée bicolore un peu saoule qui se démembre, il faut fléchir et synchroniser dit Gillardi, et c’est l’essai, (un essai ce n’est pas un essai, puisque c’est réussi, le rugby a sa logique.) C’est l’essai et la liesse, t’as le droit d’essayer de liesser tant que tu laisses les autres essayer d’avoir leurs liesses à leurs tours.

Soixante huitième minute, les textos fusent, game over well done no argument, Paul Sheeran est toujours très fair play, Ronan Gallagher va sans doute s’y mettre, Simon Kelly reste silencieux. Soixante dixième minute, l’arbitre Monsieur White laisse l’avantage aux Irlandais, on texte à Paul Sheeran pour savoir pourquoi le coach ne fait pas de changement du côté irlandais, réponse : because he put money on France. Les Irlandais font beaucoup de paris alors c’est peut-être vrai, qu’il a parié sur les Français, le coach irlandais. Le ballon ovale continue à rebondir entre deux passes en arrière, mais il y a un en avant, et c’est la pénalité. Quand on se concentre un peu, ça prend son sens, Damien Traille va s’asseoir sur le petit banc, il n’y a plus de textos, l’arbitre siffle et récupère le ballon, ça lui fait un souvenir. Je n’ai pas vu venir la fin.

Ce texte a été dit à l’occasion de l’émission de radio « les quenouilles » du mois de janvier 2022.

https://www.radiopanik.org/emissions/les-quenouilles/les-quenouilles-pre-gazon/

Mon patin

Je suis une femme à rollers plus qu’à patins. J’ai connu tellement d’heures en roue libre. J’aimerais mourir avec un patin dans la bouche. Pas une lame, une langue. J’ai la mémoire du goût et du patin. Du goût du patin. Je vais pas te dire que j’ai patiné plus que toi. Si ça se trouve, c’était moins. J’ai appris le roller en un clin d’œil. Le bitume m’appelait, et bon, j’avais cette impression un peu trop assurée que je maîtrisais la situation. J’ai patiné le plus possible, et sur toutes sortes de surface. Patiné au cinéma, la première fois. J’étais pas de glace, je te jure. Je crois qu’on était allé voir le Grand Bleu et ça patinait sec. Je n’ai rien vu du film. Le gars s’appelait Xavier. Après, d’autres patins avec un autre Xavier. J’aimais mieux le deuxième parce qu’il avait les yeux gris. Le premier était pas champion olympique, mais en patin, tu vois, comme en tant de choses, je suis pas difficile. Il était gentil. Je ne peux pas résister à un gentil patineur. Je sais bien que côté souvenir, les heures à la patinoire risquent de te sembler monotones. J’ai souvent patiné seule et je m’ennuyais jamais. Patine, mais patine bien. Il faut quelque chose qui rende la performance inoubliable. J’ai quelques contextes pour ça. Le patin avec le garçon qui allait mourir. Moment d’éternité. Le patin dans la nuit, le patin dans les greniers du lycée avec l’assistant d’anglais, le patin avec ton pote et bon, c’est parce que les désiré.e.s sont pas au rendez-vous, mais faut bien s’occuper. Le patin du mariage, quand tu te dis : Dieu m’a donné la foi et une robe blanche et je joue le rôle à la perfection. Le patin caché dans les froufrous des journées trous du cul. J’ai patiné le jour, j’ai patiné la nuit. J’ai eu mal aux pieds et au cœur, souvent. A bout de souffle, je fus. En bout de course. 

Quand je t’embrasse pour la première fois, j’ai peur de ce qu’il y a dans ta bouche. Une langue qui va s’enrouler comment. Puis, j’aime tes patins au ralenti. Et les huit à l’infini, les saltos mordus. Les surplaces avant la course. Les compétitions de parfait dosage entre la salive et le plaisir.

J’ai patiné à travers les âges, et la glace s’est rayée, fendue par les écarts toujours plus grands entre le premier coup de patin et le dernier qui bien souvent, est expédié. J’ai patiné et parfois, j’ai cru que la patinoire allait fermer. J’ai cru qu’il fallait se faire une raison, une saison. On dit qu’il faut la jambe assurée pour patiner. La langue un peu déliée. On dit qu’il faut pas négliger l’entraînement et savoir tirer sa révérence. Mouais. Mais même si la chance glisse et te fout à terre, si tu fais pas gaffe. Même si tu doutes, Yolande, 96 ans, patine encore, la coquine. Et toi aussi. 
Final : Yolande, 96 ans, glisse avec sa chaise roulante : https://www.francebleu.fr/infos/societe/des-seniors-en-fauteuil-roulant-s-essaient-la-glisse-la-patinoire-d-avignon-1492702968

Pour Hésiode, Sidonie, Anouk, Théliau, pour les heures perdues et les âmes accrochées à leurs écrans, pour moi, pour toi, pour qu’on pousse plus fort asap

Je ne suis pas douée pour les fins. Ce sont les débuts dont j’ai envie de prendre soin. Diversion, dispersion, rythmes pour nous permettre de continuer. Le passé n’est pas un temps à regret. Ouste l’année des fermetures et de la solitude maximale ressentie. Les choses, les gens ont scintillé jusqu’au point d’impermanence. Salut les fées. Pas sûr que j’ai bien pris la situation et j’essaie encore de comprendre comment y répondre. (Être ? brève ? spécifique ? être littérale ? métaphorique ? être capable de lancer une pierre dans le vent sans faire de mal à personne ?) Hasard des calendriers, je me suis explosé le pied en février 2020, anticipant l’immobilité imposée. Tentatives pour marcher et arranger les choses en résonance avec le bordel pandémique.

Qu’est-ce qui reste quand tu perds ce qui te permet de te lever chaque matin ? Un pied. Un désir. La dispersion devenue une méthode pour oublier les annulations. Réconfort et colère sur les réseaux sociaux, à toute heure. Tentatives pour que ce soit le putain de pied. À toute heure. Si l’année devait être un livre de développement personnel, il commencerait par : soyez votre propre drame ! Suivez vos erreurs jusqu’à ce que vous deveniez pote. Oubliez la logique et décernez-vous des gratifications. [Un éloge à la masturbation en temps isolé pourrait se glisser ici.]

Nos espoirs pour des jours meilleurs n’ont pas rétréci, au contraire, c’est le monde autour qui n’a plus la carrure. Se cacher est devenu un acte de bravoure. Dans mon quartier, un homme pas comme les autres chante souvent en italien dans la rue, au crépuscule. Je l’ai filmé pendant le confinement. Distancé mais pas silencé. Comment construire une voix collective hors des barrières déclarées socle de gestes ? Reculer, ralentir, consommer moins, super. Arrêter d’envoyer des baisers, de vivre la nuit, de se coller dans des salles obscures, pourri. Je voulais me botter le cul mais la seule chose que je pouvais faire, c’était soulever mon pied de gauche à droite dans un essuie pour préparer la reprise du mouvement. Douloureux et décourageant.

Le long des semaines, l’impatience est devenue une compagne moins exigeante. Plus d’urgence à nettoyer les fenêtres sous la pluie ou de course après un message de l’univers à l’aube. Je lisais de la poésie au téléphone à une poignée de volontaires avant de discuter la sélection et d’écrire des poèmes. Ces souvenirs sont probablement les meilleurs de mon année.

Prendre soin de mes enfants et apprécier leur compagnie, essayer de les aider, était un autre repère quotidien. Je n’ai pas été une meilleure mère, pourtant. Mes enfants ont passé la plus grande partie de l’année isolé.e.s de leurs ami.e.s à essayer de trouver du réconfort avec leurs écrans et je n’étais pas toujours disponible pour remettre en question leurs connexions. J’ai proposé de regarder leurs vidéos favorites avec eux, et j’étais hallucinée par les youtubeurs, les séries en boucle, et le mode créatif dans Fortnite. Ce que je pouvais offrir comme possibilité quotidienne pour arrêter la connexion sentait l’ennui. Parfois, on s’est disputés, coupé la parole, défié. Nous avons beaucoup parlé. Fait des débats. L’année n’a pas été facile, c’est vrai. Mais de très jeunes adultes sont en voie d’apparition et ça donne envie de pas perdre une miette du spectacle.

En juin, je suis allée voir mon éditrice. Une femme. Une mère. Une protectrice des livres. Une personne engagée dans ce qu’elle fait. On a décidé de publier un nouveau projet ensemble, sur la naissance. La maternité n’est pas une tâche solitaire. Co-naître raconte des histoires d’accouchements. Que voit-on dans la maternité : un accomplissement, une drogue, un conflit passionné, une manière d’être plus en vie, (et de s’épuiser), une prison d’illusions, une boîte trop étroite, un miracle quotidien ? Il n’y a pas une meilleure réponse qu’une autre pour définir la naissance et ses conséquences. Quels choix et quelles libertés pouvons-nous espérer, quelles exigence, croyances, mises en garde recevoir, et comment faire avec l’inattendu? Co-naître rassemble des vues opposé.e.s, sur la manière dont naissent les bébés. Des histoires. Des cris et des larmes. Des digressions. Tout ce dont j’ai besoin pour me sentir en vie. L’année s’est terminée et l’habitude de regarder en arrière pour faire des vœux m’a permis d’accueillir le nouveau numéro. Je promets de continuer à être curieuse de l’écriture avec d’autres, de toujours écouter d’autres femmes, et de faire mieux gaffe à pas me planter. Et vous ?

English

I am not good at endings. I care for beginnings. Diverse, dispersed, rhythms to keep us going. Past is not a time to miss. Get out year of many closures and more loneliness felt than ever. Things and people glittered and made their points of impermanence. Bye, fairies. Not sure I caught the situation well and I am still trying to understand how to respond. (Be? brief? Be specific? Be litteral or metaphorical? Be able to throw a stone in the wind without hurting anyone?) Timing coincidence, I blew up my foot in February 2020, anticipating the mandatory immobility. Attempts to walk, to make things work echoing the pandemic mess.

What’s left when you lose what allows you to wake up every morning? A foot. A desire. Dispersion as a guide to forget cancellations. Comfort and anger on the social media. Anytime. Attempts to get a fucking foot. Anytime. If the year was to be a personal development book, it would become by: be your own drama! Follow your mistakes until you will become friends. Forget logic and award yourself gratifications. [A praise for masturbating when isolated could be appropriate in this section.]

Our hopes for better times didn’t shrink, on the opposite, the world around doesn’t have enough shoulders for them. Hiding being an act of bravery. In my neighborhood, a man like no other sings Italian songs in the street at dusk. I filmed him in the first confinement. Being distanced. But not silenced. How can we build a collective voice out of barriers now stands for our gestures? Stepping back, slowing down, consuming less: awesome. Ending of sending kisses, of having a night life, of getting glued in dark places: sucks. I wanted to kick my ass but the only thing I could do was holding my foot inside a piece of fabric and pulling left to right to prepare for a new motion. Painful and discouraging.

Over the weeks, impatience became a companion with less demands. No urge to clean the windows under the rain or race about getting a message from the universe at dawn. I was reading poetry on the phone to a handful of volunteers before discussing the selection and writing poems. These memories are probably the best of my year.

Caring for my kids and enjoying their company, trying to help them, was another renewed daily landmark. I don’t think I have been a better mum, though. My children spent most of the year isolated from their friends and trying to find comfort with their screens and I was not always available to question their connections. I offered to watch their favorite videos with them and was amazed by youtubers, various series on loop, or the creative mode on Fortnite. What I could offer as a daily possibility to stop connection seemed boring. Sometimes, we had fights, cutting each other speech, with defiance. We talked a lot. Debated. The year was not easy, it’s true. But very young adults are appearing and I don’t want to miss anything of the show.

In June, I went to visit my publisher. A mother. A woman. A book defender. A committed person. And we agreed to publish a new project together, about giving birth. Mothering is not a lonely task. Co-naître is a collection of birth stories. What do we see in motherhood? An accomplishment, a drug, a passionate conflict, a way to feel more alive (and exhausted), a jail full of illusions, a box too narrow, a daily miracle, is acceptable. There is no better truth than others to face birth and its consequences. Which choices and freedom can we hope for, which demands, beliefs, cautions receive, and how to make for the unexpected? Co-naître gathers opposite views about of how babies are born. Stories, screams and tears, digressions. Everything I need to feel alive. The year ended and the habit to look behind to make wishes, allowed me to welcome the new number. I promise I will be still be curious about writing with others, still listen to other women, and watch better my steps. And you?

Claude, Alexandre, Elodie, Claire, les quenouilles et moi

Chaque premier mercredi du mois, les quenouilles se retrouvent dans le studio deux de radio Panik et tissent des propos autour d’un mot tiré au sort dans le dictionnaire. Lundi 1er janvier, le mot « parenté » nous a réunies. Voici mon texte, que je publie ici, avant de l’envoyer par email à facebook, bataille à gagner pour supprimer le compte de feu mon père.

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Dans les structures élémentaires de la parenté, un ouvrage de Claude Levi Strauss de 1949, est posée la thèse que toute société se construit sur ces structures élémentaires-là. La parenté. Ce qui nous constitue comme groupe. La parenté, notre rapport au monde.

Levi Strauss était un homme curieux, il fut l’un des pères de l’ethnologie, discipline que j’ai étudié pendant deux ou trois ans au siècle dernier.

Les structures élémentaires de la parenté est une thèse de doctorat remaniée, publiée, commentée, transmise. Lévi-Strauss y décrit ce qu’il appelle les « structures » de la parenté dans les sociétés, c’est-à-dire le mariage et la filiation, basés sur la prohibition de l’inceste. « Par le lien qu’il instaure et par le renoncement qu’il impose, l’échange matrimonial se trouve au fondement de toute société humaine. Il signale le passage de la nature à la culture; il est inhérent à l’ordre social. » est-il écrit sur une page internet qui résume l’ouvrage.

Je fais ici une digression. Levi Strauss est mort, mon père aussi, et je profite de l’alibi pour raconter ma petite histoire qui pourrait rejoindre les vôtres. Quand un père meurt, les descendants doivent accomplir pas mal de démarches pour rééquilibrer la vie de la famille, sans le père qui était parfois celui qui avait ouvert la ligne de téléphone, de qui dépendait la pension de la mère, propriétaire de ci, titulaire de ça. Ma mère s’est débrouillée seule. Elle voulait comprendre ce qu’elle n’avait jamais pris en charge et elle l’a fait. À part la machine à café programmable dont l’utilité lui semble finalement superflue, elle a tout compris de ce qu’il fallait comprendre et a déclaré sans se fatiguer à tous les organismes compétents que la parenté dépendait désormais d’elle. Partout, mon père s’est effacé. Sauf sur facebook. Son profil existe encore. À l’approche du changement d’année, un an et demi après la disparition, j’ai proposé de faire les démarches pour fermer ce compte. Il suffit a priori d’envoyer un acte de décès. Je l’ai fait. J’ai reçu deux réponses d’Elodie (juste un prénom à la fin d’un message) pour me demander d’autres papiers. J’ai envoyé, donc, en complément, un faire-part de décès, où je suis mentionnée, sous mon nom de femme mariée. Mon prénom, Aliette, est bien reconnaissable, et suffisamment rare pour que le lien soit possible. Mais il a fallu encore prouver que je suis la fille de mon père. J’ai envoyé une copie de mon livret de famille. J’y suis mentionnée, mon père aussi. Elodie pourrait sûrement fermer le compte, à présent. Pas du tout. Je prouve ainsi que je suis la fille de mon père, me dit la réponse, mais pas que mon père me donne autorité pour supprimer son compte après sa mort. Tout ça, au bout du troisième message, un argument apparemment irréfutable.

C’est Alexandre qui m’écrit à présent. Inscrit dans quelle parenté, dans quel lien par rapport à Elodie, à Marc, à tous les copines et copains qui nous espionnent, je ne le sais pas.

Alexandre me dit :

Nous acceptons l’un des documents suivants :

– Procuration
– Acte de naissance (du défunt)
– Acte de dernières volontés et testament
– Lettre de succession

Mes pensées vont vers vous et votre famille, et je me tiens à votre écoute si vous avez besoin d’aide. N’hésitez pas à me contacter si vous avez d’autres questions.

Alors, chères quenouilles, je vous livre ici, ce que je vais répondre à Alexandre.

Cher Alexandre, j’ai besoin d’aide pour fermer le compte facebook de mon père. Aide est le terme que vous avez employé, j’estime pour ma part, qu’il s’agit de votre travail de gérer la plateforme et donc, ici, de fermer le compte d’un défunt. Mon père avait trente six amis sur facebook, dont seize en commun avec moi. Il n’a rien publié depuis le 14 février 2015, date à laquelle il a uniquement renseigné sa photo de profil. Alexandre, je vous parle ici au nom de la parenté qui m’unit à mon père, que j’ai acceptée de documenter pour Elodie, sans discuter. Je n’avais pas envie d’écrire une lettre pour vous dire vraiment ce que je pense de vos exigences. Je n’ai aucunement l’intention de vous fournir l’acte de naissance du défunt, allez vous faire foutre. Cette pièce d’identité n’est evidemment pas en ma possession, et je ne vois pas en quoi elle serait la preuve que mon père aurait accepté que je supprime son compte facebook. Les abus de facebook concernant les données partagées, sont établis. Facebook est un monstre protéiforme. Sous couvert de permettre l’amitié et de rendre nos vies poreuses et malléables, tous paramètres dont on peut se jouer, le réseau se donne d’autres enjeux souterrains. Ficher, contrôler, espionner, manipuler à grande échelle. Je m’y sens libre et tant mieux pour celles et ceux qui y florissent, gourous partout, gourous surtout. Merci à celles et ceux qui apportent là leurs arts, leurs folies, leurs luttes et me donnent leur bagout pour vous répondre, Alexandre, Elodie.

Facebook n’est pas un organisme officiel pour exiger des documents d’état civil qui permettent, par exemple, d’obtenir des papiers d’identité. De régler une succession. Vous prenez-vous pour l’Etat ? l’état de quoi ? J’imagine que vous constituez bien peinards des bases de données de parentés, oui. Que la généalogie vous titille.

Alexandre, Elodie, et quiconque de facebook lirait ce message, écoutez-moi bien : je ne demande pas votre aide pour surmonter le deuil de mon père, bande de malades mentaux qui vous posez en soutien psychologique, sans même être capable de faire votre boulot : accéder à une requête qui concerne la liberté ou non à avoir un profil sur facebook. Vous n’êtes pas en mesure de me prouver que la fille que je suis ne peut pas demander la suppression du compte de son père. Ce n’est pas à moi à prouver qu’une fille peut avoir ce droit. Allez vous faire foutre, oui. Je vais publier cette lettre sur votre belle plateforme et jouer des coudes pour que le compte soit fermé selon mon désir. Mon père continue à exister dans d’autres réalités parallèles qui ne vous concernent pas.

Levi Strauss est devenu célèbre, très célèbre, après avoir écrit Tristes tropiques, un livre qui élargit la réflexion structuraliste à d’autres cultures, d’autres pensées, avec l’idée que les structures ne sont pas qu’occidentales, que le monde est un peu plus grand et plus feuilleté que ce qu’on veut bien en voir dans la vieille Europe.

Merci, Claude.

Mais ici, nous autres quenouilles, labo du vivant.e, nous cherchons. Nous furetons et démêlons les fils du mieux que nous pouvons… Et nous écoutons les voix qui viennent nous chanter d’autres leçons, qui nous ouvre les yeux, parfois, sur ce qui se dit entre les lignes des intelligent.e.s. Merci à la parenté structurelle d’avoir tissé des liens entre nous, nousses. Mais ces structures, il ne faudrait pas qu’elles nous emprisonnent.

Je vous propose comme commencement de vos propres parentés à inventer, d’inviter la pensée de Claire Lejeune à venir nous visiter dans le studio. Claire Lejeune, pas de profil facebook, que nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer dans une émission spéciale quenouilles en studio volant à la Bellone. À écouter sur la page des quenouilles sur radio panik. Claire Lejeune, qui écrit que « l’âge poétique doit succéder à l’âge théologique ». jeu de mots pour sortir de ce qui chapeaute et ouvrir à ce qui passe à travers les mots en les laissant se disperser sans forcément les relier les uns aux autres. Sortir de la pensée structuraliste pour sortir des logiques de domination. La structure est une sorte de prison, dorée ou pas, qui peut exiger de toi de prouver ton identité ou celle de tes morts, alors qu’une pensée poétique, une pensée tournée vers ce qui a été laissé de côté, nous amène vers d’autres preuves de nos liens quenouilles. Claire Lejeune écrit : « si la pensée logique se nourrit de durée, la pensée poétique se nourrit de précarité… » Je vous laisse, chères quenouilles, apprécier ce que cela peut signifier pour nos parentés choisies. Proposer la précarité comme modèle à ressentir, à penser, ne pas s’obliger à s’inscrire dans des patriarches-cas qui nous assignent structure et mariage en guise d’ADN social.

Pour finir, je vous propose d’écouter la chanson préférée de ma mère.

45

Juste sortir de l’ornière de l’année 4-4 / De ce qu’elle m’a pris / J’ai vieilli par plus d’un cheveu blanc / Mon père perdu hante mon téléphone / Le rêve d’Ali chez nous s’est achevé / Zoé a rejoint les étoiles / Edouard, doux roumain s’est éteint.

Combien de perte pour un gain ?

Je n’avais pas envie de fêter mon anniversaire cette année / Je ne suis pas Sophie Calle / Je ne sais pas compter / embrouillée par le moindre calcul mental / je n’aime pas l’unité / partager les âmes se fait sans symétrie.

Une poignée m’a aidée à affronter les chiffres / Je ne suis pas devenue millionnaire mais reine d’un soir / certain.e.s ont cherché les réponses aux énigmes / D’autres ont sorti des mots et images infinis.

Collection libre à échanger contre année suivie

« Ceux qui sont morts ne sont jamais partis,
Ils sont dans le sein de la femme,
Ils sont dans l’enfant qui vagit,
Et dans le tison qui s’enflamme.
Les morts ne sont pas sous la terre,
Ils sont dans le feu qui s’éteint,
Ils sont dans le rocher qui geint,
Ils sont dans les herbes qui pleurent,
Ils sont dans la forêt, ils sont dans la demeure,
Les morts ne sont pas morts. »

http://www.uwb.absyst.com/download/frankofonia/cwiczenia/negritude%20poemes.pdf

https://vimeo.com/36466793

http://www.jasonyarmosky.com/elderkinder/