Pourquoi je veux être un·e poéte·sse caché·e ?

Ecrit pour l’anniversaire football de Léïla Duquaine, le jour de la fête nationale belge de l’annus horribilis 2018.

« Si vivre en poète a jamais eu un sens, c’est maintenant. Vivre en pleine conscience, ma vulnérabilité en guise d’armure. » Audre Lorde Un souffle de lumière

Poète. Je suis cachée derrière ce mot qui me semble plus accueillant que tant d’autres. J’ai envie d’être poéte·sse là où je suis, entouré·e de celleux pour qui la poésie n’est pas la religion du moment. Du calme de cet à-côté. Je croise d’autres poétesses que je sens affirmées, j’aime leur assurance à l’être. Je la ressens en cachette. J’ai envie d’être une poéte·sse caché·e. Derrière les mots des autres. Ou dans des mots que je n’ai pas dits. Que je dirais peut-être. Et cacheraient si besoin est. À la traîne des sillons de celleux qui creusent.

Bienvenue

Tout aura de la gueule

Cours vers la tentation, tend-lui les bras

Apprivoise-là comme tu peux

Elle te tanne

T’excite

T’épuise

Mais tu l’aimes

J’ai rencontré la poésie à midi, invitée par hasard. Elle avait chaque mardi d’autres appuis, elle portait encore la cravate mais l’arrachait souvent. Elle regardait en l’air dilettante ou vocalisait colombe, pie, oiseau de malheur qui prédisait que la cité deviendra montagne pelée, sans routes, sans maisons, sans avions, sans marchands. Les arbres seront les seuls points de repères, les seuls points d’ombre, les seuls habitants de cet espace de tas de pierre qui ne ressemblera plus à une ville. Et qui sait où pourrons-nous nous cacher ? La poésie qui montre les choses belles de la vie. Les choses moches de la vie, les corps, comment les corps sont embellis et salis par la vie. C’est beaulaid, la vie.

Je veux être une poéte·sse cachée derrière les luttes qui prendront la première place. Les chasses à l’homme, à la femme, à l’enfant de ces jours maudits. Je veux que mes larmes soient cachées derrière celles des autres, je veux que la poésie soit une rancontre, comme me l’écrivit Aïza, femme dite réfugiée, autre poétesse cachée. De quelle présence sommes-nous redevables ? De quelle colère devons-nous être habité·e·s ? Rancontrer est une mission poétique suffisante. Faire du bruit avec ces mots qui passent, pas posés pour une éternité refusée. Les mots imaginés des caché.e.s, celles et ceux qui n’ont pas pensé à la poésie comme à un refuge et pourtant, elle aura toujours une chambre ouverte.

Je veux être une poéte·sse loin des gourous, proche de la danse, de l’enfance qui n’a pas fini de s’imposer, de l’amour pris entre des obstacles, des herbes à béton, miracles de tous les jours. J’ai pris du temps. J’ai volé du temps et je l’ai laissé en place, j’ai évité qu’il se disperse autour, là où il aurait trop de place. Je l’ai enfermé sur lui-même, et il n’aimait pas ça. No man’s time bien pratique.

Je veux être une poéte·sse caché·e derrière le silence qui aura son mot à dire. La place qu’il prendra sera parfois étouffante, comprimant le bruit du monde, chaque souffle perdu pour le bavardage, enfermé dans la cage thoracique, sous-poitrine de vanité, gouffre pour l’angoisse de n’être qu’ici et maintenant des mots d’écran.

Je suis une poéte·sse à grand écart, timide, inconfortable, appuyé·e sur les rires des guides de partout. À la recherche d’autres salives. Avide des avis des femmes de la ville, grenouilles qui ne veulent jamais être aussi grosses que le bœuf, fourmis prêtes à chanter avec les cigales, chorales des éclipsées.

Elles crient tant de fois, presque chaque jour. Elles crient de frustration. Chaque jour, elles envahissent des périmètres. Elles crient avec ou après leurs enfants. Elles crient après le chien. Elles crient en conduisant. Elles laissent à leurs voix l’ampleur qu’elle peut avoir. Elles crient qu’elles ne sont pas d’accord et elles crient que les hommes sont fous. Elles crient quand elles chutent dans la rue, les escaliers, elles crient souvent. Elles halètent des petits cris et leurs amants leur dit encore et elles crient encore. Elles crient en chantant. Elles crient dans la nature, quand elles sautent d’un rocher. Elles crient de rage dès que l’insoupçonné se déclenche. Elles coulent du béton autour de leurs lèvres qui crient. L’air passe, le béton se fissure, elles crient. Elles crient dans la ville. Dans des lieux qui écoutent. Elles crient contre l’âge qui vient et pour l’âge qui va. Elles crient dans les impasses, elles crient dans l’ascenseur bloqué. Elles crient que le bus attende. Elles crient à table. Elles crient à tout de suite. Elles crient l’attente infinie de la sororité.

Je veux être une poéte·sse caché·e dans les nuages polluants infinis. Les ennemis identifiés. Incapable, qui refuse l’étendue calibrée. Je suis une poéte·sse qui fuit la beauté des grands bidules, des conventions esthétiques.

Définir un obsujet d’écriture et le mener à perte

Exercice de forcme

Porter chaque mot dans sa phrase

Plier les ponctuations

Mesurer les limites

Non à l’institunasalisation de l’art

Aux mensonges des vanités

Aux sphères d’autosatisfaction

Je cherche les mots d’autres poétesses cachées à livrer, autres voix de l’abîme. Je m’octroie des dissimulations, des dispersions, j’oublie et je comble les vides avec un index et un écran. Je sais que l’obstination est une guide qui gagne à chaque fois. Je veux être une poéte·sse caché·e attentionné·e. Une caresse dans le cou, des coups d’yeux doux, aucune pétition de principe ni procès d’intention cachés avec. Une poéte·sse qui sourit Joconde, une farceuse qui couche avec les mots paisibles des potesses.

#bizgriz

photo (c) Ali Talib, février 2018 à Ostende.

Texte relu et adapté en écriture inclusive.

La chambre

Ecriture commande pour la Biennale de Molenbeek, la chambre est un lieu qui s’habite avec des photos mémoires et des mots d’après. La chambre de vie et de mort, la chambre noire qui permet de développer les tirages, la chambre du château du Karreveld, qui expose.

Ian Dykmans m’a confié une sélection de tirages autour de la disparition de sa mère. Une enveloppe comme premier moment d’une rencontre qui en comptera d’autres. Entre visite dans la chambre noire et discussions sur comment habiter ensemble la chambre mise à disposition au Château du Karreveld, j’ai proposé à Ian des fragments, envisagés également comme des tirages, écrits sous l’égide du peu importe, la thématique de la Biennale. Du peu qui importe.

Dans un souci de ne heurter personne, pendant l’exposition, la chambre du Château exposera la vie et la salle de bains, attenante sera réservée aux personnes pour qui le souvenir peut passer par une représentation littérale du corps en train de disparaître et tout juste disparu.

Les photos de Ian Dykmans permettent de capter la mémoire de sa mère, au fur et à mesure que cette fonction précisément, se dilue. La mère oublie, elle ne sait plus être celle qu’elle avait été. Mère qui porte le souvenir et le perd.

Les mots, en écho, sont comme des flash. Autres mémoires, celles de la rencontre, celles d’une autre vie et d’autres disparitions. Des photos d’arbres, de forêts, permettent de déplacer le propos vers des photosynthèses bienvenues.

Une fois l’exposition terminée, une trace sera disponible.

L’exposition est prévue au Château du Karreveld du 18 au 23 mars 2023.

Des ateliers d’écriture de mémoires fragments sont proposés sur demande.

Ecrire à aliettegriz@gmail.com

Rompre ensemble

Atelier d’écriture animé par Aliette Griz

7 mars de 18h à 21h

D’autres dates possibles sur demande

Adresse à Saint-Gilles communiquée avec l’inscription.

En français, le verbe rompre s’utilise, comme tant d’autres, au sens propre et au sens figuré. Rompre pour dire que oui mais non mais jamais les toujours. Rompre avec l’autre, avec soi-même, avec le monde qui n’apporte pas assez d’amour. Rompre amoureusement, fuir, se sauver, de qui, de quoi ? Une rupture en je, en tu. Une petite rupture, une grande transition. Quelle fragilité, quelle distance ? Trop ou pas assez d’amour ?

L’atelier s’adresse à toute personne inspirée par la thématique. Il sera constitué de propositions d’écriture, de temps pour le faire, et de lectures pour envisager des retours sur ce qui sera partagé. L’objectif n’est pas littéraire mais plutôt de l’ordre de capter ensemble un intime politique qui nous parle. L’écriture est envisagée comme une possibilité pour déplacer les situations et les questionner par les mots. Rompre du pain, ou rompre avec son amant.e, n’ont rien à voir. Rupture de ton qui permet au texte de se morceler infiniment, d’éclater le message. Tant de situations qui n’ont pas de points communs.  Les textes de rupture peuvent explorer l’art du fragment, de la séparation des mots en paragraphes, de l’utilisation des parenthèses. Chercher la rupture de ton. Ecrire nos ruptures, avec ou sans amour. Nos ruptures élargies, assumées. Des questions à rassembler, pour circonscrire ce qui nous habitent en venant à l’atelier.

Que nos échecs ou choix assumés s’assemblent pour constituer une somme de mots qui sorte la rupture de son isolement. Envisager cette étape non pas comme un moment où recevoir des leçons, mais comme une occasion de parole à inventer, pour rompre ensemble.

C’est l’espace de l’atelier et ce qu’il va permettre en termes d’échos entre les textes qui me guide pour proposer cette animation. Les ébauches, les hésitations, les brouillons, les impossibilités à écrire peuvent cohabiter avec les inspirations, les élans, les épanchements.

Rompre ensemble, donc.

Autant qu’on le pourra.

Cet atelier, né d’une expérience intime, commencera par une discussion sur la possibilité de partager nos intimités, le cadre à apporter à nos échanges, la possibilité d’explorer la rupture d’un point de vue moins sentimental ; et enfin, la destination des textes écrits. Les mots collectés en face à face et les textes écrits en ateliers pourraient s’agréger en trace.

Inscription et questions : aliettegriz@gmail.com

0473.69.86.69

Café et thé fourni gratuitement.

Prix libre (troc accepté, don de livres, don de soi, chocolat, etc…)

#écrire #atelier #je #rupture #rompre #ensemble #troc

Temps de lecture 8 minutes

Tous les ans depuis longtemps, j’écris des vœux. En une phrase, une photo, un texte. Pendant des années, c’étaient des vœux uniquement privés. Des cartes plus ou moins kitsch avec un message qui faisait passage. Et puis, j’en ai écrit pour les autres des blogs. Et puis, les réseaux m’ont aussi donné envie de mettre des pierres griz au milieu des autres qui savent savamment souhaiter des trucs. Comptes-rendus des années et promesses à venir, désirs et amours en vitrine. J’aime bien ces places qu’on occupe ensemble, à s’échanger des points de vue qui nous font plaisir, et même si parfois on s’envie, on s’envoie des klash et des conneries s’imposent en diktats, même si tout ce qui se partage est pas le monde dont on rêve, je suis resté.e réseauté.e et fidèle à celles et ceux qui le sont.

La connexion a fini par demander tant d’assiduité que j’ai eu peur un jour, de zapper d’appeler ma mère et mes frères, et d’embrasser Tic&Tac, mes enfants écureuils qui donnent aussi parfois l’impression qu’iels préfèrent leurs écrans à leur maman. J’ai tant misé sur ce qui pouvait se montrer à d’autres pendant tant d’années, mes doigts ont tellement scrollé, que chaque jour, j’éprouve combien c’est devenu compliqué de tenir en place, sans être connecté.e. Je ne sais pas ce que je serais aujourd’hui, sans cette possibilité d’être ami.e.s sans jamais se voir, en cherchant à mettre en scène ce qui fait plaisir, ce qui fait mal.

Un demi-siècle me portera en août. Cette entrée de blog, c’est l’occasion de regarder où je suis, avec qui, pourquoi ? L’occasion de considérer l’intérêt des jachères pour laisser reposer le terrain des connexions.

J’ai aimé l’année qui m’a permis de vivre la publication de « Co-Naître » au cinéma Nova, avec certaines des autrices présentes et d’autres pas loin dans le téléphone, et de « Plier l’hier » grand livre de poésie rose et noire qui a mis vingt ans à voir le jour, plein des dessins de Flise.

En 2022, c’était ça être auteur.e et c’était avoir envie de travailler moins mais travailler plus (dans mon utopie, tout le monde aurait un hamac et un temps hebdomadaire pour faire la sieste dedans) Devenir la co-médiateur.e du festival Fame avec Nouche et passer six mois à courir d’un bureau à l’autre et aimer ça. Et écrire trois poèmes par-ci par-là, et une demande de bourse de vingt pages, énièmement refusée, et un texte « de base » pour Papier Machine, et un week-end pour tenter de se situer dans un poetik gang. Et des mots quenouilles.

J’ai travaillé encore et toujours en confondant tout ce que je pouvais garder dans le trouble de plusieurs plis à prendre et appris. Comment faire écrire et écrire avec et se dire que c’est ainsi que je veux me faire auteur.e. J’ai appris des heures à (s’)habiter comme on peut, et à déménager les bureaux des Midis de la poésie à la Maison poème. J’ai animé une centaine d’ateliers d’écriture et pratiqué au moins deux-cents heures de kung-fu. J’ai passé une année infiniment moins compliquée que les quatre précédentes. J’ai écrit des plannings et testé mille ruses et accepter mille excuses dans le quotidien partagé avec des ados. Je travaille désormais avec Haleh Chinikar, à la médiation, et sa présence me permet de me décentrer et de ne pas oublier que la révolution est un horizon qu’il faut soutenir.

J’ai aimé, j’ai été déçue, j’ai écrit des poèmes de rencontre, je me suis inscrit.e et désinscrit.e des sites où s’envisage la séduction sous des paramètres tordus et sincères à la fois. J’ai croisé là d’autres addictions à tendance mélancolique, j’ai eu des rendez-vous et des fous rires. Et comme le grand amour c’est celui que tu te portes à toi-même et qu’il manque parfois de crédibilité, j’ai accepté chaque minute où rien de ce qui était autour n’était juste. Et l’amour, il s’engouffre malgré tout, malgré toi, malgré lui.

Chaque jour apporte sa leçon de bons sens pluriels et contradictoires, une vérité, une envie de justice, une horreur en chassant l’autre sans possibilité de réparation.

Qu’est-ce que c’est qu’une année réussie ? Une où tu pleures moins que tu ris ? Une où tu aimes plus que tu hais ? Une qui ressemble à la première phrase du Discours de la méthode, de René Descartes ? (Pitié.)

 « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée car chacun pense en être si bien pourvu, que celleux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’iels en ont. » Cette phrase, je l’ai toujours trouvé incompréhensible. Je sais qu’elle veut dire que les humain.e.s sont pas d’accord sur ce qu’est le bon sens, ce qui pose pas mal de problèmes de valeurs et de modalités pour envisager des actions collectives. Descartes écrit pour penser le contraire, justement. Une façon d’être au monde qui dit que la raison c’est un truc individuel, mais son livre est écrit et publié en français, dans un temps où le latin c’était la langue des savants, afin d’« être compris des femmes et des enfants ». Ce truc individuel n’est pas réservé et inaccessible. Le livre contient quatre maximes que tout le monde pourrait suivre, et voilà la méthode. Le texte est court, plein de thèses à foutre à la poubelle (les humain.e.s comme maîtres et possesseur.e.s de la nature, on n’en finit pas de payer les conséquences.) Mais la démarche reste quelque chose qui m’a permis de ne pas me laisser noyer dans le bain dans lequel j’ai grandi et de comprendre qui j’étais.

J’y pense aujourd’hui, pour renouveler les vœux de connexion et d’engagement pour pas juste dire : 2023, tu iras où tu veux sans moi. J’ai fait le vœu de moins publier de contenus rapides. Me ranger des bacs à grains de sable qui s’écoulent sans que jamais le sablier ne soit vidé.

Vers vous, je m’engage à ne jamais oublier que nos bons sens sont pas raccords, et contre Descartes et d’autres que j’ai croisés sur ma route, amenés comme seuls guides du monde qu’on connaît, je renvoie là où j’ai appris à être en vie.

Un bouquet final de 23 hyperliens consultés en 22*.

Répète avec moi : y en a marre

Découvre Yvonne Sterk par Milady Renoir

Cours écouter Soledad Kalza et Sina Kienou

Respecte Viola Davis the woman king et bien plus

Podcast Mémoires de Juliette Mogenet

Admire les collages de Norma Berardi

Prends une leçon d’architecture et de futur avec Alyssa Amor Gibbons

Continue à lire des livres de la maison d’édition le port a jauni

Clique sur la vidéo pour pas oublier Christophe Tarkos

Reste fidèle à la revue Papier machine

Dis-toi que la vie c’est comme les dessins de Gwen Guegan

Chante les chansons que mes frères m’ont apprises de Chloé Zao

Fais ton way avec Nina Simone et son My way

Cogite avec Maggie Nelson pour chanter la liberté

Appelle-moi poésie

Apprends de Xeno exhibitions

Podcast vivons heureux avant la fin du monde

N’oublie pas qu’Only voice remains

Crois en la fée du Mile end  

Rapproche-toi de Kathy Acker

Apprends de Réjane Senac

Oublie Descartes et cherche la méthode avec les glorieuses  

Admire Mahnaji et ses urbex

* Cette liste n’est pas un modèle et pas la seule possible. L’ordre des liens est aléatoire.

#bizgriz

 

photo (c) https://mathieufarcy.com/

situations

On prend des cours de tout et on emballe sa vie avec du tulle, certain.e. se cachent du passé, on ne porte pas d’alliance, on n’a pas recours au chantage, on se contacte pour rire, on reçoit des flops, on n’essaie pas de comprendre qui cherche l’amour, qui a des besoins, du soin, qui sort du lot. On scrolle comme des fo·lle.u.s.

On a l’air grand·e. on a l’air de sortir de nulle part et pas l’air du tout. On a l’air d’aimer la papèterie ou de passer sa vie sous les cocotiers, on professe le port de la barbe et l’envie de ken, on a l’air bizarre et pas gêné·e de l’être. On a l’air fièr·e de trop de vie qui concerne l’envie, on écrit un profil, on envoie une intro, on triche sur son âge ou pas, on triche sur sa calvitie, sa netteté, sa capacité à aimer, à craindre, à regretter. On a l’air d’un.e ancien·ne amant·e.

On va à l’hôtel favori avec des mots et des choses genré·e·s à disposition. On a l’air fort·e. On a l’air d’attendre. On a l’air foutu·e. On a l’air facile à obséder. On a l’air vivant·e. On a l’air de bouger sans se questionner sur ce qui nous ferait plaisir.

On est des grand·e·s enfants et on sait comment résister. On sait que les chips seront partagées. Que les sodas nous agacent. On sait parler de fruits et légumes. De véganisme concerté. On sait courir après soi-même pour pas courir après l’autre. On sait sourire à chaque chance. On sait que les hormones sont capables de nous jeter dans les bras les un·e·s des autres. On sait donner un coup dans les boules de l’adversité et obtenir le succès.

On sourit. On fait abstraction de ses fêlures et on donne le meilleur de soi-même, on donne l’envie, le change, on change la donne, on fait tapisserie et on sait que l’envie est devenue la sœur du caprice. Sa cousine. Sa complice.

On n’a pas la bonne pioche, on constate la pénurie, on s’agace du factice, on oublie de répondre, de prétendre, de voir plus loin que le coin gauche, toujours à gauche, on oublie la possibilité d’une rencontre, on a mieux à faire, un travail qui donne des ailes, une vie centrée sur ce qui on est.

On lapide sa fierté, on récuse toute dignité, on regarde loin et on voit pas le problème, on regarde près et on voit pas la solution, on couche sans bonheur, on calfeutre l’emplacement de son cœur, on garde son sens de l’humour, on évite les compliments, les explications, les complications, tout est instantané, chevauché, destiné à s’estomper. On compte sur nos mains pour attirer nos bouches, nos bouches pour attiser nos tripes, nos tripes pour pactiser.

On a des choses à raconter.

iel

Comment je suis devenu.e iel et qu’est-ce que ça engage de moi face aux autres ?

L’intimité, c’est quelque chose de bien enfoui dans une vie. On croit qu’on sait se dire, et j’ai souvent essayé. Mais tu connais la théorie des icebergs et de leurs faces cachées. Tu vois de toi, comme les autres, ce qui dépasse et quand tu veux creuser, tu risques le naufrage. Comment tu t’aimes et t’es aimé.e, ta vie, le cadre que t’as plus ou moins choisi ; plus tu creuses, plus tout ça se colle et se décolle et change de gueule. J’ai rencontré beaucoup d’humain.e.s qui semblaient bien dans leurs baskets et pas trop perché.e.s ni trop abîmé.e.s, mais depuis quelques années, ça passe d’une vérité à l’autre. C’est plus juste la bonne enfance et le kif d’être là et la curiosité et la capacité à s’épauler ; et l’envie de mettre des paillettes dans les journées, qui fondent des unions qui sont une somme d’unités.

Moi aussi, j’ai changé. J’ai perdu un frère et je savais plus qui j’étais. Le monde que j’habitais m’a semblé en toc sur bien des points. J’étais entre deux, trois mondes. Tous semblaient proches. Certains, habités avec des émotions et des envies, dont j’avais perdu le goût. Le deuil de mon presque jumeau m’a enlevé la capacité de me projeter.  

J’ai vite compris que celle qui existait juste avant, ne pourrait plus faire semblant de rien.

J’avais jamais pensé à mon pronom comme à un choix que j’aurais, une question à me poser. J’avais grandi en elle. La binarité est un monde qui offre des solutions simples.

Je vais pas te dire que cela m’a plu, à six ans passés, de comprendre que je ne pouvais pas être un garçon. Je me souviens très nettement des moments où je suis devenu.e elle. Pas forcément une évidence. Je n’en ai jamais parlé. Y avait pas besoin.

J’étais une personne qui souffrait pas de discrimination et que personne empêchait de respirer tranquille.

Barbatruc parmi les autres qui savent que nos corps et nos cœurs sont des formes qui ont de la plasticité, de la capacité à bouger, se déformer, devenir.

Après la disparition, j’ai senti que j’étais plus capable de me restreindre. Et puis, on le dit, les défunt.e.s ont leurs spécialités. Celle de mon frère a été de pas s’éclipser complètement. Il est parti trop vite et je pense qu’il avait besoin que son âme fasse encore un peu partie des vivant.e.s.

Je tape dans le moteur de recherche : « devenir iel ». Je clique sur quelques articles de vulgarisation sur la non binarité. Je lis l’importance de ce pronom pour la transidentité et la possibilité de l’adopter en gage de solidarité. Je lis et même si je connaissais cette origine, cela me semble important de rappeler d’où vient la pensée queer, de savoir ce que je dois à qui.

C’est pas possible de tout catégoriser, tout binariser. Moi, je peux plus. Il a fallu des courages, des obstinations, des discriminations, des crimes et des étapes difficiles pour que d’autres, comme moi, puissent endosser le pronom de leur choix, sans que personne ne vienne nous demander des comptes.

Un pronom arrive, tu l’entends, et un jour tu sais que c’est le tien. Quand tu l’énonces, tu peux dire quelque chose que tu voulais pas cacher, mais que pendant longtemps, tu pouvais pas montrer. J’ai bien aimé être iel sans le savoir. Me dire : fille c’est pas que ça. Garçon, c’est aussi là. J’ai fait le maximum, je crois, pour me capter dans une vision qui prenait de la distance. Pour pas faire genre. Me dire : je suis quelque part au milieu des autres et ça me porte. Et c’est peu arrivé qu’on me reproche de pas être dans la bonne case, même si je sais les efforts de conformité que ça m’a demandé.

J’ai adopté iel en un clin d’œil, pendant un tour de table où chacun.e devait préciser son prénom, son ou ses pronoms. J’ai tout de suite su ce que je voulais répondre. J’ai eu une minute pour me décider à le faire vraiment. Je sais que j’aurais pu changer de pronom plus tard. C’était la première fois qu’on me posait la question, plutôt que me donner la réponse. Personne ne me jugeait et n’exigerait que je me justifie. J’ai répondu, j’ai rougi, et le tour a continué. Le lendemain, j’ai reçu un message de soutien. Générosité trans que je n’oublierai pas.

Depuis, chaque fois qu’on m’a reposé la question, j’ai pu répondre avec un peu plus d’assurance. C’est plus la face cachée d’aucun iceberg, mais une comète qui a encore des orbites à explorer.

Ce texte, je l’ai écrit pour remercier et dire autour : il y a des questions qui ne sont pas assez posées.

Je n’avais pas mesuré à quel point cette question si simple était bien plus qu’un détail.

Qu’elle est longue, l’aventure de se chercher.

Merci à vous, les personnes trans que j’ai rencontré.e.s qui faites attention à ce que chacun.e puisse le faire.

c’est l’anniversaire de cachalot

Cachalot, je l’appelle encore comme ça. Cachalot a 14 ans. Je lui ai donné la vie, enfin c’est ce qu’on dit, parce qu’en vrai, il m’a rendu avec intérêt tout ce qu’il a reçu. Cachalot sait vivre. Plein de gens disent avoir ce talent, mais lui. C’est sa classe. Je crois que mon fils a des pouvoirs. Je crois qu’il est plus sage que le Mahatma Gandhi. Je dis pas ça pour lui foutre des missions qui sont pas les siennes. Mais comme c’est son anniversaire : lumière. Et hommage. Souvenir. Avenir. Tout pour Cachalot. Et ce qu’on lui donne, Cachalot le rend. J’ai enregistré en audio, en cliquant, un texte qui raconte sa naissance, publié dans « l’arcane de la force », un livre collectif du Fiestival 11 publié par maelström reévolution.

C’est bien de revenir aux origines du cétacé. Une histoire. Et pourtant, aujourd’hui qu’il grandit et depuis le premier jour, il a tout le temps dépassé les récits sur lui. Il s’en fout des mots qui disent trop vite ce qu’il vit lentement.

Je viendrais sûrement encore écrire des mots. Ou pas. J’ai pas envie de raconter la vie de celui qui sait la vivre. Cachalot a 14 ans. Fais-en ce que tu veux. Lui, il va maximiser sans emphase.

#bizgriz

« La vie vous joue un tour, il suffit de s’y faire, on ne sait pas très bien à quoi. Une gueule qui vous croque sans vous broyer. La mise au point d’une force plus affirmée, qui projette le corps accueilli dehors. Lui, le bébé, éjecté comme quantité négligeable, ami des mauvaises surprises et des erreurs de parcours, tout petit caprice de la nature, qui résiste. »

le mot souvent #quenouilles

Les quenouilles c’est quoi ce mot souvent ?

On est dans la tautologie ou quoi ?

La tautologie de quoi ?

De moi ? de toi ?

De la vie qui fait sa magnanime capable de répétition ?

Souvent qui tient ses promesses ou pas ?

J’ai souvent dit je t’aime

J’ai dit souvent j’peux pas j’ai piscine

Et j’avais piscine et j’aimais

Ça dit quoi de dire souvent ?

Ça dit quoi de quoi de dire souvent ?

J’ai failli pas venir

Alors que je viens souvent aux quenouilles

Et que j’vais plus à la piscine

Parce que souvent, aujourd’hui j’ai envie de silence et souvent j’ai pas envie de faire encore la liste des vouloirs pouvoirs avoirs contre avoirs et mise en demeure d’être régulière

D’être singulière

Souvent je suis en retard

Souvent j’étais ailleurs

Souvent je serai pas prête à voir ce qui souvent se transforme en grosse merde de la manipulation de personne vers tout le monde

Souvent y pas d’coupable

Et souvent on en désigne

Souvent tou’le monde est coupable

Et va falloir souvent se le dire

Que c’est nous les souvent

Aussi

J’ai failli venir sans

le mot

Avec une évocation latérale

Un décalage

Un saut de puce vers le conjoint qui reformule mieux l’impression et lui permet de pas se perdre dans le bateau

J’ai failli venir avec Maria Zambrano.

J’ai failli lui laisser l’entièreté de la parole prononcée.

Je vous livre un morceau

qui cloue le bec à souvent

« j’entends par utopie la beauté irrésistible et aussi l’épée d’un ange qui nous pousse vers ce que nous savons impossible »

Ecrit-elle dans « philosophie et poésie » un livre qui a eu plusieurs naissances illégitimes avant d’être oublié, écrit par une femme oubliée.

Souvent, les femmes sont oubliées

Souvent, les femmes font des belles phrases.

Souvent les livres sont là.

Souvent, j’ai cherché dans les mots ce qui n’existait nulle part ailleurs

Un chlore qui brûlerait pas les yeux

Alors, le souvent guide ou tyran ?

Cliché ou avant-garde ?

Souvent j’ai vu qu’il y avait pas de présent

Et souvent j’ai compris qu’y avait que ça

Alors ?

Souvent nous arnaque et nous rappelle que pour performer

Suffit de se souvent-nir

De se souventinventer

De se bouger souvent

Y a les as du souvent

Qui savent mettre les petits plats dans les grands

Souvent tu as compris que c’était entre tes mains et sous tes pieds

La terre qui souvent n’a pas de frontière

Mais souvent elles sont là

Souvent on a demandé grâce

Et souvent ça n’a servi à rien

Souvent se mouille et pourtant il s’engage pas

Souvent c’est pas toujours

Souvent reste dans son coin

Qui a du temps à perdre avec ce qui est partout sans être fiable ?

Je te dis : t’es qui ? tu réponds, je suis souvent.

Et j’en sais rien, du coup, de ce qui.

De ce qui s’esquive.

Souvent t’as pas envie.

Souvent t’es lourd.

Souvent tu m’as énervée.

Le pré-gazon #quenouilles

Je ne viens pas dire que je chéris le gazon et comment ou non, je m’épile la chatte. Je vais pas vous dire que les prés sont des lieux clefs et que ça manque de prés et de gazons dans la ville. Je vais pas vous dire comment chaque herbe est mise à contribution pour faire genre : on est green, on est pas washé, on va la protéger la terre et la laisser un peu décider comment elle s’épile ou pas et si elle veut être chatte ou chienne.

J’habitais à Dublin, il y a seize ans. Mon pré-gazon, c’est cette ville, pleine de parcs et d’herbe très verte. Tu peux voir là-bas tous les gazons les plus fous, tout le monde sait le faire pousser. Je dis ça et je m’en fous si c’est vrai ou pas.

L’esprit pré-gazon c’est celui qui te donne envie de te coucher sans te justifier. Quand j’étais à Dublin, souvent, la ville était en effervescence, parce qu’il y avait des matchs de rugby à Lansdowne road, un vieux stade qui a été détruit depuis. Vous savez les Quenouilles, comment les urbanistes et les décideurs abandonnent les vieux hôpitaux et les vieux gazons des villes pour développer des projets qui se la pètent accessibles en voitures only.

J’ai écrit un jour un texte en hommage à ce stade qui était en mauvais état, mis au rebut pas longtemps après. J’avais eu l’occasion d’assister à un match dans les gradins en bois qui vibraient de partout quand les supporters lançaient leurs clameurs. Ce stade était la fierté des Irlandais. Là-bas, y avait l’impression d’avoir surmonté vertement la domination anglaise, et tout ce qui avait permis ça, était hyper investi. Avoir une équipe qui gagnait au rugby permettait de dire : c’est fini de nous piétiner. 

Un truc qui m’a souvent fait peur, au foot, c’est comment deux équipes s’affrontent sur l’herbe. Ça remue des haines et parfois ça pète, alors que l’idée n’était-elle pas de courir sur l’herbe ensemble, avec des buts, certes ; mais pas forcément des gnons ? Au rugby, de ce que j’ai vu à Dublin, l’idée restait toujours de sillonner le gazon, et quoiqu’il arrive, de pas se la péter, la gueule. J’ai eu l’impression d’apprendre des Irlandais une forme de résistance très forte. Très amicale, aussi. Il a fallu que les Anglais dépassent des bornes de beaucoup, pour que l’idée émerge chez les opprimé.e.s d’utiliser la violence en réponse à la violence. Il y avait un but très clair : dire non à l’oppression quotidienne de la population irlandaise et récupérer son pays. Cette question de la violence est une obsession, les nuits où je ne dors pas. Comment les humain.e.s l’utilisent. Il y a les forts qui détruisent et il y a celles et ceux qui résistent. C’est rare de faire partie des deux camps et c’est un choix pour chacun.e. Qu’est-ce que tu veux protéger ? Quel terrain ? Tu fais quoi sur la pelouse ? Tu passes quand le ballon aux autres ? 

…Cinquante cinquième minute, le public chante la marseillaise, les bleus ont une tenue un peu moins bleue qu’avant alors que les verts sont toujours bien green.

Il paraît qu’un rugbyman mange 8 000 calories par jour, ça fait 333,3333333 à l’heure, ce qui représente à peu près 100g d’avoine, ce n’est pas énorme. L’arbitre siffle, il donne les quatre commandements de l’introduction en mêlée, et c’est parti pour les corps ensemble.

Tout à l’heure j’ai vu le taoiseach, et un essai français de Vincent Clerc. Un essai, c’est quand un joueur se jette par terre avec le ballon, ça paraît impossible à réaliser et pourtant, l’exploit revient plusieurs fois ; le taoiseach, c’est le premier ministre irlandais, et malgré quelques casseroles, le taoiseach a été réélu il n’y a pas très longtemps. O’connell va s’asseoir à califourchon sur un petit banc, on a descendu baggot street pour boire de la bière et manger des merguez, on a suivi la marée verte jusqu’à Landsdowne road, on a reçu des saluts parce qu’on est en bleu et que c’est comme ça qu’on fait ici, on te tend la main et si possible on t’offre à boire, si tu fais partie de l’équipe adverse. O’Connell est expulsé.

O’connell street, c’est la rue préférée de ma mère à Dublin, la rue de la rébellion, la post office a été le siège des affrontements pour dégager les Anglais, l’arbitre du match est anglais, et la République a été déclarée. Le ballon doit respecter cinq mètres, c’est la règle, j’écoute bien attentivement, je ne suis pas tellement au point sur les règles. 

Je connais le nom de quelques joueurs. O’driscoll, le sex symbol à dublin, prête son visage à des pubs pour vendre des tas de choses que tout le monde a envie d’acheter, je ne crois pas qu’il y a de rue O’driscoll. 

C’est la mêlée,  filmée de haut, ça fait comme une grosse araignée bicolore un peu saoule qui se démembre, il faut fléchir et synchroniser dit Gillardi, et c’est l’essai, (un essai ce n’est pas un essai, puisque c’est réussi, le rugby a sa logique.) C’est l’essai et la liesse, t’as le droit d’essayer de liesser tant que tu laisses les autres essayer d’avoir leurs liesses à leurs tours.

Soixante huitième minute, les textos fusent, game over well done no argument, Paul Sheeran est toujours très fair play, Ronan Gallagher va sans doute s’y mettre, Simon Kelly reste silencieux. Soixante dixième minute, l’arbitre Monsieur White laisse l’avantage aux Irlandais, on texte à Paul Sheeran pour savoir pourquoi le coach ne fait pas de changement du côté irlandais, réponse : because he put money on France. Les Irlandais font beaucoup de paris alors c’est peut-être vrai, qu’il a parié sur les Français, le coach irlandais. Le ballon ovale continue à rebondir entre deux passes en arrière, mais il y a un en avant, et c’est la pénalité. Quand on se concentre un peu, ça prend son sens, Damien Traille va s’asseoir sur le petit banc, il n’y a plus de textos, l’arbitre siffle et récupère le ballon, ça lui fait un souvenir. Je n’ai pas vu venir la fin.

Ce texte a été dit à l’occasion de l’émission de radio « les quenouilles » du mois de janvier 2022.

https://www.radiopanik.org/emissions/les-quenouilles/les-quenouilles-pre-gazon/

Mon patin

Je suis une femme à rollers plus qu’à patins. J’ai connu tellement d’heures en roue libre. J’aimerais mourir avec un patin dans la bouche. Pas une lame, une langue. J’ai la mémoire du goût et du patin. Du goût du patin. Je vais pas te dire que j’ai patiné plus que toi. Si ça se trouve, c’était moins. J’ai appris le roller en un clin d’œil. Le bitume m’appelait, et bon, j’avais cette impression un peu trop assurée que je maîtrisais la situation. J’ai patiné le plus possible, et sur toutes sortes de surface. Patiné au cinéma, la première fois. J’étais pas de glace, je te jure. Je crois qu’on était allé voir le Grand Bleu et ça patinait sec. Je n’ai rien vu du film. Le gars s’appelait Xavier. Après, d’autres patins avec un autre Xavier. J’aimais mieux le deuxième parce qu’il avait les yeux gris. Le premier était pas champion olympique, mais en patin, tu vois, comme en tant de choses, je suis pas difficile. Il était gentil. Je ne peux pas résister à un gentil patineur. Je sais bien que côté souvenir, les heures à la patinoire risquent de te sembler monotones. J’ai souvent patiné seule et je m’ennuyais jamais. Patine, mais patine bien. Il faut quelque chose qui rende la performance inoubliable. J’ai quelques contextes pour ça. Le patin avec le garçon qui allait mourir. Moment d’éternité. Le patin dans la nuit, le patin dans les greniers du lycée avec l’assistant d’anglais, le patin avec ton pote et bon, c’est parce que les désiré.e.s sont pas au rendez-vous, mais faut bien s’occuper. Le patin du mariage, quand tu te dis : Dieu m’a donné la foi et une robe blanche et je joue le rôle à la perfection. Le patin caché dans les froufrous des journées trous du cul. J’ai patiné le jour, j’ai patiné la nuit. J’ai eu mal aux pieds et au cœur, souvent. A bout de souffle, je fus. En bout de course. 

Quand je t’embrasse pour la première fois, j’ai peur de ce qu’il y a dans ta bouche. Une langue qui va s’enrouler comment. Puis, j’aime tes patins au ralenti. Et les huit à l’infini, les saltos mordus. Les surplaces avant la course. Les compétitions de parfait dosage entre la salive et le plaisir.

J’ai patiné à travers les âges, et la glace s’est rayée, fendue par les écarts toujours plus grands entre le premier coup de patin et le dernier qui bien souvent, est expédié. J’ai patiné et parfois, j’ai cru que la patinoire allait fermer. J’ai cru qu’il fallait se faire une raison, une saison. On dit qu’il faut la jambe assurée pour patiner. La langue un peu déliée. On dit qu’il faut pas négliger l’entraînement et savoir tirer sa révérence. Mouais. Mais même si la chance glisse et te fout à terre, si tu fais pas gaffe. Même si tu doutes, Yolande, 96 ans, patine encore, la coquine. Et toi aussi. 
Final : Yolande, 96 ans, glisse avec sa chaise roulante : https://www.francebleu.fr/infos/societe/des-seniors-en-fauteuil-roulant-s-essaient-la-glisse-la-patinoire-d-avignon-1492702968