After 13

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Il y a treize ans tout pile, l’enfant** qui fait la moue sur la photo naissait. Hier, elle m’a demandé comment c’était l’accouchement*. Et ben, comme sur la photo, on était ensemble. (Et comme sur la photo, elle est arrivée, elle a fait la moue et je me suis dit : c’est bien, elle a du caractère.)

* Parce que ce texte n’était plus en ligne, et que ça fait une petite surprise pour l’héroïne ci-dessus dessous, je le republie. Il a fait partie d’un regroupement de récits d’accouchements de blogueuses et blogueurs de l’année 2006 que j’envoie volontiers sur demande. Plein de femmes et quelques hommes racontent des accouchements, ça s’appelle Co-birth. Faites signe si vous êtes curieuse, curieux.

** Bon anniversaire Anouk, j’espère que ça sera sympa, la lecture sur ton téléphone !

After

 

Il y avait une fenêtre ouverte vers l’extérieur, un chemin de sable, un arbre, des fleurs des champs violettes, une mare avec une cane, seule, de profil.

 

Après, l’histoire pourrait bien s’arrêter sans même avoir été racontée, on se cherche et il suffit de pas grand-chose pour ne pas se trouver ; enfant, j’écrivais des histoires de schtroumpfs qui faisaient exploser la planète, j’avais de l’imagination, ça suffisait, pour raconter, mais ça va ça vient les visions, et la planète finira bien par exploser toute seule.

 

On est partis à pieds avec une petite valise et un sac fourre-tout, on avait rendez-vous à 20 heures, j’avais eu du mal à me préparer, j’étais restée les bras ballants devant la valise qui aurait dû être bouclée, le terme était dépassé et la valise toujours en vrac, mais j’étais prête. Ce n’était pas une question de matériel, elle n’était pas née encore, et je réfléchissais à ça, qu’on allait la faire sortir puisqu’il le fallait. Je marchais de long en large et lançais au futur père : un bébé va sortir de moi, quand, et comment, la surprise, mais la surprise, c’était que le bébé ne naissait pas, je recomptai une dernière fois les tee-shirts et la layette avant de fermer le rabat.

 

Il y avait le bruit de l’air conditionné et du monitoring, l’air conditionné berceur et le monitoring un peu nasal, des éternuements saccadés, le chien qui jappe, pas du tout l’idée qu’on se fait d’un cœur qui bat.

 

Après, c’était un retour impossible vers qui j’étais jusque-là, je ne me souviens plus comment, rebondie de l’intérieur, je marchais doucement et comment c’était avant. Parfois je regarde les photos prises la veille ou d’autres plus vieilles, mais tout s’éloigne et reste détaché, c’est autre chose.

 

On m’avait souvent raconté les préparatifs, les préparations, je n’avais pas vraiment suivi de préparation, je n’étais pas trop fan des préparatifs, je faisais de la gym et de la natation, j’avais tellement envie de bouger, les derniers jours de calme. J’avais entendu des histoires d’état d’esprit et de dernière ligne droite sereine quand tu comptes les centimètres dans ton bain, tu parles. J’ai pris le mien en trois secondes, le futur père tapotait sa montre grouille, on ne va quand même pas être en retard, comme si l’heure d’admission était ferme, l’hôpital ce n’est pas l’horloge parlante, derniers jeux nautiques d’une baleine, quand l’instant est solennel mais en fait pas du tout, les seuls regrets c’est peut-être cet état de gloussements perpétuels.

 

Il y avait une petite boîte bien confortable et moi, accrochée à mon monitoring, face à la fresque trompe-l’œil d’une fenêtre sur mare, l’oreille bercée par le chien qui jappait dans mon ventre.

 

Après, j’ai fait un baby blues d’enfer, je ne savais pas ce que c’était, je croyais que le baby blues c’était quand on regrette quelque chose et qu’on ne sait pas quoi faire avec le bébé, mais c’est autre chose, je savais très bien quoi faire et je ne regrettais rien, c’était autre chose, c’était la bébé prend toute la place dans ma tête et inverse les vapeurs de toutes les soupapes affectives, table rase, la bébé a réinventé le monde, c’est violent comme une insomnie perpétuelle sous adrénaline à volonté, c’était très remonté.

 

On marchait vers la maternité et j’avais l’impression que mes pieds faisaient du sur place, un loukoum freiné dans sa course, j’avançais doucement et je disais probablement des choses sur ce qui allait se passer, j’avais encore la bouche pleine de mots sentis, avant les grandes hébétudes post partum, le futur père ne disait probablement rien, des pieds et une rue pour temporiser l’impatience, il fumait une cigarette, c’est difficile de se souvenir d’autre chose que de la chaleur.

 

Soudain j’étais pressée, je tanguais d’un pied sur l’autre tirée vers l’avant par dix-huit kilos de bide, c’était la dernière heure, tout dans le bide rien dans la tête, j’avais attendu jusque-là sans m’en rendre compte et un peu dans les fesses. C’était dépassé. Même en courant je ne rattraperai pas le terme échu, attendant qu’elle nous réveille en pleine nuit., La nuit, seuls les supporters troublaient mon sommeil, je vérifiais qu’elle était toujours là, oui, le terme était dépassé mais elle n’était pas sortie, elle avait le temps, elle allait en prendre pour une certaine espérance de vie grandissante dans les sociétés capitalistes avancées, surtout pour les femmes, elle pouvait bien attendre un jour ou deux, avant de.

 

Il y avait mes jambes à l’air pendant le monitoring, le bébé bougeait bien, on voyait ses mouvements sur le tracé entre les battements, j’écoutais mon enfant chien rouler de tout son cœur dans mon ventre.

 

Après, j’ai perdu la capacité d’être avec les autres, bonjour les amis, de regarder les autres, au revoir, je ne regardais qu’elle parce que c’est la plus, de les écouter, pas seulement belle quand on ressemble à un schtroumpf au regard de braise, la beauté… et le monde, c’est rien.

 

J’avais tellement marché dans ces rues, chaque jour mon ventre était plus lourd. Dès le début, je faisais la grosse, je mettais ma main sur le pli, je lui parlais alors qu’elle n’avait pas encore d’oreilles, c’était devenu une bosse, tête à droite jambes flottantes, tête à gauche jambes de biais et enfin, elle s’était mise en position, je n’ai jamais bien compris comment elle pouvait tenir la tête à l’envers sans avoir le mal de mer, et mon ventre comme ça, lourd, toujours mes pieds voulaient marcher avec une démarche de plus en plus nonchalante, mon corps avait trouvé un nouvel équilibre, le futur père portait la valise.

 

Il y avait le détecteur de fumée qui clignotait au plafond, j’avais roulé sur le côté à cause des sangles du monitoring, quelqu’un riait de l’autre côté de la cloison.

 

Après, il n’y a plus de monde, plus qu’elle et moi, l’été brûlant sous le soleil on marche, c’est un pas en avant de le dire, je n’avais aucun recul sur la situation, la ville est vide et puis on est à la campagne, après j’essaie de raconter ça, mais à part ça, de raconter quelque chose, autre chose, il n’y avait rien d’autre autour, je ne peux plus rien raconter du tout.

 

C’était la chambre, la salle de travail, la sage-femme avait deux trois choses à dire et pour les questions, elle avait les bras bien lisses. J’ai beaucoup regardé ses bras plus tard dans la nuit, jusqu’au petit matin, des prostaglandines à la place de celles qui n’avaient pas fait leur boulot, pour ramollir et ouvrir le col, mes prostaglandines avaient glandé, il faisait chaud, c’était l’été et ses bras étaient dorés, j’avais rarement vu des bras aussi joliment dorés, avec des mains rassurantes, chaudes comme tout, elle posait sa main sur mon ventre, elle pianotait sur les touches du monitoring, elle avait des mains comme sa voix, elle disait qu’elle ne verrait pas naître le bébé, qu’elle nous laisserait au petit matin, mais pour le moment c’était calme, elle se tenait accoudée dans le petit renfoncement qui donnait sur les salles d’accouchement d’un côté, le couloir des salles de travail de l’autre et nous au milieu.

 

Il y avait l’attente qui commençait avec la nuit, l’attente de tous ces petits chiens prêts à venir au monde quand ils auraient fini de japper.

 

Après, je ne faisais plus d’histoire, il n’y avait plus d’Histoire, j’ai passé un mois et quelque plongée dans l’éternité de chaque instant, comme s’il n’y avait plus d’avant ni d’après. C’était le père qui racontait l’accouchement, moi je mentais en atténuant tout de mille degrés, en disant des mots que j’avais entendus dire pour expliquer ce qui c’était passé, c’était magique, c’était le plus beau jour de ma vie, c’était bien, des mots pratiques, je n’aurais pas su quoi dire si je n’avais pas eu ce stock de réponses à ma disposition.

 

Il fallait s’habituer à la petite cellule, ça faisait un peu prison mais avec une fresque et un écran de monitoring, j’avais le temps encore et toujours de contempler cette cane et décider qu’elle avait l’air sotte. Quand j’avais visité l’hôpital, la fresque dans le box représentait un jardin à l’italienne avec des couleurs, pas une mare verte et une cane couleur de brume, j’aurais bien aimé accoucher à l’italienne, j’étais encore capable de mesurer le temps, un bon coup et ça déclenche la sérénade, je ne voulais pas d’un accouchement fangeux.

 

Il y avait le bruit dans l’hôpital, on entendait les femmes dans les autres salles de travail, et leurs chiens, les monitorings avaient tous les mêmes bruits de petits chiens.

 

Après j’étais complètement ahurie avec des éclairs d’énergie fulgurants comme un réveil en sursaut, qui m’électrocutaient comme ça, sauf que je ne m’endormais pas, j’étais tellement allumée que je ne sentais même plus, la réalité ou quelque chose comme ça.

 

Il y avait le lit de camp du futur père, et sa petite lumière jaune, pendant qu’il se brossait les dents et moi qui n’avais plus sommeil.

 

Après, je n’étais plus aux commandes, les pores dans quelque chose de fabuleux, un monde champignon, ça fait bizarre quand plus rien ne compte et pourtant c’est super important, elle était toute neuve et moi il fallait me réinventer.

 

Il y avait la cane qui me regardait dans sa mare.

 

Après, l’attente de sa naissance avait disparu comme le reste de mes histoires, j’avais imaginé une petite fille fragile qu’il faudrait protéger, le reste qui avait pourtant eu une importance cruciale pour en arriver là, c’est un ange diabolique qui est arrivé, un ange chaud, imprévisible, au parfum entêtant de chair fraîche.

 

Le futur père avait éteint la petite lumière jaune mais il ne faisait pas vraiment noir, notre monitoring était enregistré sur un disque dur, je me demandais comment ça allait se passer, les battements de son cœur donnaient envie d’aller plus loin, je me suis endormie, puis réveillée, la sage-femme était revenue plus tard que prévue, bien après trois heures du matin, je ne sentais pas grand-chose d’autre qu’un vague picotement, j’avais eu peur qu’elle nous oublie, bloqués dans cette chambre, rien ne se passait, rien de bien ressemblant à ce qu’on m’avait raconté, je n’accouchais pas encore, tandis que de l’autre côté des cloisons, des gémissements de plus en plus désespérés montaient entre les jappements des petits chiens.

 

Il y avait le cœur de notre bébé, un petit chien qui marche sur le gravier par un jour de grand vent.

 

Après, les regards d’amour d’une seconde qui dure une heure, personne ne m’a jamais regardée comme ça, d’une heure qui dure une seconde, je fabulais, dans le vide et pourtant au fin fond, une reconnaissance, la voilà, me voilà, et d’autres, des regards perçants et accusateurs, elle croyait qu’elle était moi et qu’est-ce que je foutais hors de son corps.

 

Il y avait les monitorings d’une heure qui s’enchaînaient, mais l’accouchement n’avait pas encore commencé, je n’étais pas encore déchirée en deux à l’horizontale faut que ça tire bien fort.

 

Après, elle lançait des regards d’orque prête à tout pour ne pas qu’on la déçoive, j’étais peut-être aussi un peu elle, sauf qu’elle avait de l’ascendant, il y avait une transmission immédiate et comme un mimétisme, elle me copiait et je faisais comme elle, décrété au quart de seconde.

 

Je m’étais recouchée ou bien j’étais sanglée, j’attendais qu’on me libère, ça picotait de mieux en mieux, ça tirait allongeait l’arrière des cuisses et les fesses, par-là, j’avais des élancements et je les notais mentalement comme quelque chose de nouveau, est-ce que c’était ça ? Est-ce que j’accouchais déjà ou bien pas encore ? Dès que les bras dorés de la sage-femme avaient défait le monitoring, j’étais partie marcher dans les couloirs, l’ascenseur vers le rez-de-chaussée, la sortie, une femme courbée en deux s’approchait suivie d’un homme balancier à valises, elle, on voyait nettement, elle était en train, tandis que moi, je sautillais, je sauterellais, je marchais pour ne pas en perdre une miette, l’accouchement péripatéticien, voilà, un pied et puis l’autre, une cuisse et l’autre, aïe ma fesse.

 

Il y avait assis debout couchée la danse pour trouver une position entre les jappements.

 

Après, je ne voyais plus rien, je me fichais des petits détails qui me délectaient la vie d’avant, autour c’était devenu une bulle avec un bébé en vis-à-vis, j’étais ailleurs, depuis, je faisais comme si j’étais là, je fais, à partir de huit heures du soir, j’ai tout arrêté et puis j’ai recommencé, je me mets devant l’écran et je ne vois plus les pixels, ça éblouit, je restais comme une allumée devant le clavier, les yeux écarquillés.

 

J’avais parcouru la nouvelle aile de l’hôpital au pas, les murs blancs et l’odeur, je prenais mon temps, la rampe carrelée de dalles grises, ça sentait la peinture très fraîche, je regardais ma montre pour voir si c’était vraiment long, j’étais la seule sauterelle dans le coin, le couloir faisait une courbe un peu trop prononcée par rapport au reste si cubique, pendant neuf mois l’hôpital avait été en travaux, les services chamboulés, il y en avait encore pour au moins un an avant la fin.

 

Il y avait la marche dans les couloirs en aboyant la douleur pendant que le futur père mettait sa main sur mes fesses.

 

Après, je savais toujours ce qu’elle avait et j’essayais d’expliquer, tout le monde parlait de ce que voulait la bébé mais moi seule, c’était évident, moi seule pouvait le savoir, et parfois je ne le disais pas aux autres, je gardais la bébé contre moi et on les regardait dans une attitude de refus.

 

Il était quatre heures du matin, à peu près. Personne ne regarde l’heure la nuit à l’hôpital, les chambres se remplissent et se vident, les sages-femmes apparaissent et disparaissent, les parturientes prennent leur temps ou le donnent, les bébés sortent un à un du ventre des femmes, dans une atmosphère un peu électrique. On sentait que dans toutes les salles de travail, ça bossait dur, déjà des bébés étaient nés sans doute, j’avais entendu des complaintes inquiétantes, le futur père clignait des yeux contents, pas réveillé.

 

Je chuchotais ça y est, aucune réaction, le futur père clignait. J’insistais. Je sens quelque chose, un œil, je sens vraiment quelque chose, un grognement, c’est des crampes, les deux yeux ouverts me regardaient, on ne se recoucherait pas. On marchait collés comme des sardines sous la lumière crue, j’étais de plus en plus dissipée, des tas de mots sortaient de moi en rapport avec ces minutes qui arrivaient les unes après les autres, pour le moment aucun bébé ne se montrait mais patience. Le futur père était calme et dispos comme un veilleur de nuit un peu fatigué, il me suivait, on arrivait devant une porte, fermée.

 

Il n’y avait pas de pause entre les contractions, c’était parti.

 

Après, quand j’ai recommencé à regarder, le monde avait changé, les voisins sans doute figés dans une petite brouille, ne se parlaient plus.

 

Ça fait mal, c’était une douleur de côté, pas aux centimètres qui restaient bien tranquillement égrenés le long des heures avant l’aube, ça faisait mal mais je ne sentais rien entre les jambes, une douleur qui allait me foutre en l’air et toutes les minutes seraient des éternités de coups tabassés, je ne disais plus un mot mais je me tortillais vers de terre en soufflant mes poumons trop gonflés, j’appuyais sur la sonnette pour annoncer la nouvelle que je souffrais, la sage-femme comptait les centimètres et proposait un ballon pour se balancer, j’essayais d’ouvrir les mains et le visage, mais je ne tenais ni assise ni debout ni couchée, pas pratique pour la vie courante, mais pour un accouchement c’est plus acceptable, si on me coupait les jambes jusqu’à l’abdomen, je pourrais y aller tranquille, ce n’était pas au programme.

 

Et puis, il n’y avait plus rien, le petit chien était devenu un gros loup.

 

Alors, ça se fragmentait, j’avais oublié ce que j’étais en train de faire, c’étaient comme de petites parcelles avec un sujet, un objet, mais pas ensemble, des petites parcelles perdues les unes dans les autres, et non, je ne tiendrais pas, ça se perdait dans quelque chose qui ne ressemblait à rien de connu, j’ai pensé que c’était foutu, je n’y arriverais pas, c’était beaucoup trop difficile, ça avait mis du temps à commencer et tout à coup, c’était beaucoup trop rapide, j’hyperventilais depuis trois heures déjà, il n’était plus question de prendre du recul, je ne savais pas comment respirer autrement, la sage-femme respirait à mes côtés et quand elle était là, je regardais ses bras et je faisais comme elle, j’étais happée par la chose, mais si elle me laissait, j’aspirais l’air comme une malade pour ne pas perdre connaissance, j’avais à peine le temps de m’en rendre compte, je m’accrochais au futur père, je lui confiais deux trois mots aussi vite disparus, pour qu’il partage ma douleur, il écoutait, il me parlait. Parfois, les mots me faisaient mal, je lui disais de se taire, d’autre fois ça m’aidait.

 

Après, je crois que j’ai lu par-ci par-là mais j’ai tout oublié, je ne voyais plus les autres en face, les tableaux aux murs, les plantes vertes, l’un des appartements de l’autre côté de la rue s’était vidé, le monde continuait d’égrener des lumières tamisées sans moi.

 

Alors j’ai perdu un peu la tête et le sens des réalités, ne restaient que des gestes-codes, mes yeux continuaient à parler, c’était l’impression que j’avais, je mettais ma main sur ma gorge pour que le futur père appose la sienne et je respirais dans sa main, je parlais à travers mes pupilles, mais à part ça, c’était plutôt des cris vaguement animal et une attitude de vers de terre, je me concentrais pour respirer dans sa main et pas dans mon ventre, sinon j’allais chercher l’air tout au fond, près du bébé, là où il n’y en avait plus, le temps qu’il remonte jusqu’à ma bouche il était dispersé, je devais me contenter du petit filet qui pouvait atteindre ma gorge et ne pas le faire descendre plus loin dans mes entrailles.

 

Il y avait les compressions dans mon corps qui cassaient la baraque.

 

La sage-femme aux bras dorés faisait des gestes que je voyais sans voir, question de point de vue, je répondais d’un souffle, oui, comme dans un rêve avec de l’écho, tout le monde restait calme et courtois à part ma gueule criera criera pas, le futur père était autour quelque part entre ma main et mon pied, et puis l’autre, tiens-moi la main ou le pied et change, l’autre, je me traînais à moins que soutenue, ce n’était pas clair comment mes pieds et le corps autour arrivait, tiens on arrivait au bain, j’avais visité l’hôpital et pendant la préparation on m’avait dit à un moment il y aura le bain, c’était ça.

 

Après, tout au début de la vie, les bébés vivent tous sur un rythme différent et il faut patienter pour qu’ils s’acclimatent, ça se fait petit à petit, l’apparition de cet être parfait qui se fiche de nos règles de vie les plus évidentes et dont le cœur bat à cent à l’heure.

 

J’étais à mille lieux de ce moment précis plutôt en orbite avec des fouets pitié, immergée dans le bain jusqu’au cou, le futur père appelait les infirmières cinq dix fois, je dégustais la vie de la mère comme une déflagration des membres pas capables d’accoucher tranquilles, il y avait de l’eau bouillante que je versais sur moi et c’était un apaisement, le retour de la conscience grosse douleur un peupartoutonsenpasserait ; des femmes criaient, moi aussi je pouvais faire pareil et je le faisais, encore quelques malheureux centimètres.

 

Je n’y arriverais pas, mais je ne voyais pas de solution, le bébé faisait son boulot et moi j’étais à contretemps, peut-être qu’à un moment il y aurait un miracle, mais j’étais incapable, finies les fanfaronnades prénatales, t’as peur ? Pas du tout. J’ai hâte. J’étais quelque part où le temps ne va pas servir à grand-chose pour faire avancer.

 

Tout le temps on m’avait lavée, sondée, contrôlé l’ouverture, je laissais faire, j’étais à moitié consciente, je faisais ce qu’on me disait, sans parler parfois je gémissais, et je sentais l’énergie s’épuiser, j’allais perdre connaissance, mais non j’étais encore capable sans vraiment, c’était impossible d’avoir de l’esprit.

 

Après, dès la première seconde, elle a braillé son désaccord avec tout, tout, tout ce qui l’entourait, afin qu’on admette un peu avec elle la dinguerie de sa venue au monde.

 

La sage-femme était à genoux à côté de moi qui coulais émergeais dans le bain, c’était une technique, pas du tout au point, elle était à genoux et même elle me parlait, voulez-vous prendre la péridurale ?

 

Il y avait l’engourdissement fantastique à l’aube, je disais la péridurale c’est génial, déjà l’aube sur la mare, tandis que je sombrais dans le sommeil, le petit chien sanglé.

 

Après, le bébé m’appelait. Au début, elle m’appelait tout le temps, elle avait un insatiable besoin de moi, elle n’avait rien compris à sa naissance, sauf que j’étais encore là, moi, et qu’elle pouvait tirer partie de ma présence pour supporter la sienne.

 

Puis c’était encore l’accouchement, mais temporisé, je n’avais pas compris comment pomper dès que nécessaire, mais ça se sentait et je dormais. La sage-femme venait me réveiller pour me changer de côté, le bébé faisait un travail prodigieux, la sage-femme disait les centimètres pour tenir en haleine jusqu’au moment de percer la poche des eaux. Ça ressemblait à du gaspacho, le vernix faisait des grumeaux à la surface ; après le terme les bébés n’ont plus de pellicule sur la peau.

 

Il y avait la cane à mon réveil qui comptait les centimètres, et son dernier clin d’œil au moment de quitter la salle de travail.

 

Après, je ne sais pas, je n’ai rien vu ni entendu à part le tour de France, j’ai regardé le tour de France sans le son pendant les cinq jours à la maternité, le futur père avait allumé la télé un jour en début d’après-midi et oublié de l’éteindre, puis je me suis habituée, c’était un accompagnement, je regardais fixement les fesses des coureurs pendant la tétée, et je pleurais, je pleurais parce qu’ils grimpaient l’Alpe d’Huez, c’était déchirant de les voir, moi aussi j’étais sous une chaleur torride, je mourais de chaud avec le bébé dans mes bras, je les regardais et le public qui les applaudissait, ça coulait de plus belle.

 

Il y avait une nouvelle salle très sombre et bien chaude avec des supers étriers molletonnés.

 

Après, je pleurais et je sentais que ça me faisait du bien, le bébé ne se formalisait pas, d’autres fois on pleurait ensemble, je n’avais plus rien à dire, les étapes de montagne se succédaient.

 

Il y avait la tête du bébé prête à sortir.

 

Après, depuis, c’était présent et c’est passé, je tendais le sein, j’ai acheté une ou deux fois le journal, et retendu, j’ai vu un peu kolanta sans même retenir comment ça s’écrivait, entre deux goulées, ils avaient attrapé des crabes et les avaient cuits dans une grande gamelle, il faut tout le temps tendre le sein, tous un peu malheureux à cause de la faim mais très motivés pour gagner le jeu, je ne comprenais pas bien d’où venait leur motivation, peut-être de la faim, je ne regardais pas assez longtemps pour bien réfléchir à la question, le monde entier se résumait à la faim qui pouvait surgir.

 

Comme un réflexe, enfin la poussée je sentais que c’était faisable, malgré cette bizarrerie vaguement inquiétante, je sentais le bébé arriver et clairement, son volume était, comment dire, je sentais du volume disproportionné dans une région assez étroite, mais la kiné, le gynéco, la sage-femme et le futur père, ils étaient tous très confiants, moi, moins.

 

Il y avait mon challenge personnel entre les jambes ça passe ?

 

Après, je sortais tous les jours plusieurs fois par jour, je faisais semblant d’être moi mais je n’étais plus une personne déterminée avec un passé connu, j’étais quelqu’un d’autre, je ne savais pas encore qui, donc je faisais semblant, je faisais exactement comme il fallait faire dans mon souvenir, souvenir lointain de la vie et des autres, je recopiais des lignes entières qui ont été écrites dans l’instant, je voulais laisser une trace de tous ces moments impossibles qui avaient fini par arriver, c’était moi, encore, à l’époque, la fille qui raconte, j’avais passé des mois à raconter des trucs, et d’autres m’en avaient raconté à moi aussi, toutes ces histoires d’accouchement, on avait bien ri et pleuré en racontant les accouchements, maintenant c’était mon tour.

 

Il y avait quinze minutes pour la sortir.

 

Après, je faisais semblant de regarder les voisins par la fenêtre, je me disais que j’allais vraiment parler de mon accouchement mais ce n’était pas possible, je faisais semblant de donner à manger au chat, je faisais semblant de répondre au téléphone et de raconter ça va, donc je laissais un blanc et j’enchaînais, ce n’était pas trop dur mais c’était long, quand j’étais capable d’aller plus loin dans les confidences, j’ajoutais c’était long mais ça ne m’a pas paru long, non ce n’était pas trop dur, un temps, puis je raccrochais.

 

Il y avait ses cheveux apparus entre mes jambes c’est bizarre.

 

Avant, j’empilais soigneusement mes culottes dans une boîte rose, je me massais chaque soir la plante des pieds, je dormais mon quota de sommeil, les culottes sont en vrac dans la boîte et je ne porte plus que des filets, je m’en fous.

 

Après, ces soirs et ces matins-bienvenue-dans-la voie-lactée se succédaient avec une tendance certaine à l’exagération, premier choix garanti sans colorant ni conservateur, il suffisait de presser au bout pour recevoir le jet.

 

J’entendais regarde, mais je ne voulais pas, occupée, pas vraiment le temps de profiter du spectacle, je sentais un bébé sortir de moi, j’allais pouvoir le dire au passé, je sens ce corps qui arrive, la tête qui descend, j’ai regardé on voyait le haut du crâne, la tête sortie avec les yeux ouverts mais pas de bruit. J’ai regardé dans le petit miroir, très vite le corps suivait, tu verras pas ça tous les jours, et je l’ai vue, les yeux ouverts c’est signé, je l’ai attrapée pour la mettre sur moi, elle était extrêmement lisse et rose, si propre. Il y avait des fleuves de sang chaud au finish. Il y avait.

 

…J’ai regardé le père, la bouche ouverte.

 

Il y avait une personne de plus dans la pièce.

 

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Pierre Bisiou

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Avant-propos : par « auteur », nous entendons « toute personne qui écrit ». Nous ne faisons pas de distinction selon le degré de renommée ou le style des écrits de ceux qui ont bien voulu répondre. Merci à eux.

Pierre Bisiou est sur facebook, twitter, instagram. Il a publié en tant qu’auteur, et en tant que traducteur. Vous pouvez cliquer ici ou si vous voulez en savoir plus.

Conversation démarrée 6 novembre à 18:47

Aliette Griz

Bonsoir Pierre Bisiou,

Le temps fait que je n’ai jamais pris la peine d’ouvrir la fenêtre pour venir vous saluer, mais d’une certaine manière, nous nous connaissons… En tout cas, c’est l’impression que le numérique peut donner, et j’aime bien la camaraderie qu’il inspire parfois. Bref, je vous écris pour vous demander un service. Accepteriez-vous de répondre à quelques questions ?

Merci d’avance.

20:33

Pierre Bisiou

Vous en avez de bonnes, vous !

20:45

Aliette Griz

Je fais de mon mieux.

21:33

Pierre Bisiou

Je vais essayer de vous répondre mais ce ne sera encore que très partiel à ce stade. Disons que c’est un début de dialogue, d’accord ?

21:34

Aliette Griz

Mais oui, absolument. Partiel et dialogue sont des mots qui vont très bien ensemble…

21:36

Pierre Bisiou

Question : Vous écrivez depuis combien de temps ?

Depuis très longtemps. Je me souviens assez bien de mon premier texte, écrit à l’école. Une page recto-verso qui s’intitulait « La Famille Castor déménage ». C’était le CE1 je crois, enfin, il me semble. Une joie extraordinaire. Juste gâchée par un copain qui avait obtenu autant/plus de succès que moi en écrivant sur Riri, Fifi, Loulou. Lui avait fait du name dropping, pas moi, et pourtant l’ensemble de la classe avait mis son texte un tout petit peu devant le mien, même si la maîtresse (on dit maîtresse en CE?) m’avait repêché et nous avait déclaré égaux. Il s’agissait d’un dialogue, mon histoire de castors. Je n’ai pas cessé de préférer les dialogues à toute autre forme d’écriture.

21:38

Aliette Griz

Quelqu’un qui commence par écrire des dialogues… On n’écrit plus assez de dialogues.

J’ai essayé, parfois, à plusieurs.

(Tiens moi aussi, en débuts glorieux, je me souviens d’une histoire de schtroumpfs, mais c’était un peu plus tard.)

21:40

Pierre Bisiou

J’ai lu un roman de Puig en dialogue, il y a longtemps.

21:42

Pierre Bisiou

Question « Vous êtes un homme ou une femme ? »

Un homme (cf Polnareff). Bien sûr que ça change quelque chose à mon travail. Tout change quelque chose à mon travail, être un homme, habiter ici, manger ça, avoir cet âge et utiliser cet ordinateur. En clair, oui ça change quelque chose, comme tout le reste, ni plus ni moins (?). Enfin… je ne sais pas …

21:43

Aliette Griz

Oui, c’est difficile de savoir ce que ça change, je trouve.

Et du coup, quand on essaie de l’expliquer, ça tombe vite à plat.

21:43

Pierre Bisiou

Voilà … !

21:44

Aliette Griz

Mais la question se pose quand même. (Enfin, ça m’intéresse de la poser.)

21:44

Pierre Bisiou

D’accord. La question me plaisait aussi.

21:45

Aliette Griz

Ah! tant mieux.

21:45

Pierre Bisiou

Question « Est-ce que vous travaillez à côté, et si oui, que faites-vous ? » « Est-ce que vous trouvez que c’est facile à concilier ou ingrat ? »

Étrange question … Écrire fait partie de moi, comme élever ma fille, traduire des romanciers coréens, faire les courses au Leclerc. Pas de frontières. Aucune activité distincte, l’ensemble c’est vivre.

J’ai dit une bêtise ?

21:47

Aliette Griz

Aucune bêtise, au contraire. La question est là parce qu’il faut voir comment les parties composent le tout. Je n’attends aucune réponse particulière, juste voir la vie, derrière des idées préconçues. Du genre : les pauvres qui écrivent sont en marge… Ou ils séparent complètement leur activité du reste. Je crois justement que ce n’est pas si simple, et sur les réponses que j’ai, il y a déjà des différences.

21:49

Pierre Bisiou

D’accord.


 

21:49

Pierre Bisiou

Question « Connaissez-vous la répartition des recettes du livre, et si oui, qu’en pensez-vous ? »

Pas compris la question. Vous pouvez m’expliquer ?

21:53

Aliette Griz

Oui.

Là encore, pas de leçon à donner, ou autre, juste voir si les gens sont hyper concernés par leur secteur d’activités ou pas.

21:54

Pierre Bisiou

Oui, je connais un peu, dans l’édition papier. J’ai été éditeur une quinzaine d’années alors ça fait des souvenirs …

06/11/2013 21:54

Aliette Griz

(Ça fait un peu bizarre, de parler comme ça… « secteur d’activités »)

Vous en avez eu marre ?

21:55

Pierre Bisiou

On s’est fait virer.

21:56

Aliette Griz

Bravo!

21:57

Pierre Bisiou

Question « Que pensez-vous des prix littéraires ? Vous en avez déjà reçu ? »

21:58

Pierre Bisiou

Ils sont utiles, dans le principe. Après, leur dévoiement est souvent à se tordre les doigts de rage mais qu’importe. Oui, je crois qu’ils sont utiles malgré tout. J’ai cru m’en rendre compte en voyant ce qui se faisait dans d’autres pays, certains qui n’ont pas de prix littéraires, d’autres qui en ont très peu et d’un poids considérable…

21:59

Pierre Bisiou

Et oui j’en ai déjà reçu un, le Prix Virilo, en 2008

J’ai aussi été juré dans un prix une fois, le prix Rive Gauche, en 2010.

22:01

Pierre Bisiou

J’avais accepté à la condition de ne pas être à nouveau juré l’année suivante car il me semblait que l’indépendance des prix se gagnait aussi sur ce genre de choses, la non reconduction des jurys. J’ai regretté de n’avoir pas participé aux délibérations des années suivantes car j’avais adoré rencontrer les autres jurés et échanger avec eux sur nos lectures. Mais c’est mieux ainsi

22:01

Aliette Griz

Tiens, j’irai voir ça. (Ce questionnaire me servira au moins à mieux connaître mes « amis » facebook…)

Je vais vous quitter pour ce soir. Merci encore pour le temps passé à répondre. Je viendrais redialoguer avec vous…

22 novembre 2013

13:57

Aliette Griz

Bonjour Pierre Bisiou, nous ne sommes pas le soir, mais si vous êtes dans les parages… Nous pouvons continuer notre discussion.

13:59

Pierre Bisiou

Je viens à l’instant de coucher ma Julie

14:00

Aliette Griz

C’est drôle…

14:00

Pierre Bisiou

Vous aussi ?

14:00

Aliette Griz

Moi aussi quoi ?

Est-ce que je vais me coucher ?

14:01

Pierre Bisiou

Vous aussi vous venez de coucher une Julie ? ; )

14:01

Aliette Griz

Ça m’arrive de faire la sieste, mais là je tiens une forme étonnante pour un vendredi après-midi.

(Je connais une Julie, et je devais la voir, aujourd’hui. Mais sa fille est malade.)

14:02

Pierre Bisiou

Je suis à votre disposition !

14:02

Aliette Griz

Merci!

Je me rends compte que nous en étions à la question : qu’est-ce qui vous inspire ?

14:03

Pierre Bisiou

Ah …

C’est rien, c’est très léger, c’est plus ou moins tout, l’air du temps. Et sans doute les angoisses que nous partageons tous …

14:04

Aliette Griz

Les angoisses légères…

Question : Vous décidez assez précisément avant de commencer de quoi vous allez parler, ou vous laissez courir ?

14:05

Pierre Bisiou

Je pars d’un thème assez précis.

14:05

Aliette Griz

Et vous parvenez à vous y tenir ?

14:07

Pierre Bisiou

Je prends un thème. Puis je laisse filer, je suis le chemin un peu comme il vient. Mais il y a beaucoup de déchets. J’arrête beaucoup de choses en route. Parce que je ne trouve plus rien à dire mais le plus souvent parce que je ne trouve pas la bonne façon de dire les choses. Mon travers le plus ridicule c’est sans doute l’emphase, l’emphase et le raconté ; quand j’en suis là, je sais que c’est fichu et qu’il faut arrêter et aller vers autre chose.

14:08

Aliette Griz

Comme je vous comprends.

Mais il faut continuer à chercher.

14:08

Pierre Bisiou

Ce qui fait que je termine à peu près un texte par an mais que j’en débute facilement 10/15 …

14:08

Aliette Griz

Et vous les abandonnez vraiment, ceux qui ne sont pas terminés ?

Ou vous y revenez ?

14:10

Pierre Bisiou

Généralement j’abandonne. Ceci dit bien sûr que ça reste dans un coin de la tête et qu’on ne s’en sépare jamais. Ça ressurgira probablement un jour … Là j’ai essayé trois ou quatre fois de faire quelques chose sur le rêve mais je n’y parviens pas … Bah, plus tard …

14:11

Aliette Griz

Quand vous dites « essayer », ça consiste en pages écrites, déjà, et / ou en temps de cerveau disponible ?

14:13

Pierre Bisiou

Non, quand je dis essayer ce sont vraiment des pages. Dans la tête faut avouer qu’on a tout le temps un petit animal qui écrit des histoires bien caché dans les plis et replis d’not’cervelle !

14:14

Aliette Griz

Une question que je n’avais pas prévue : et vous n’avez jamais mal aux doigts et / ou articulations ? Vous écrivez encore sur papier ?

14:14

Pierre Bisiou

Clavier.

Mac

Mac(s) …

14:15

Aliette Griz

Mais vous avez commencé directement au clavier ou au stylo ?

(Il paraît que c’est super, mac, j’ai jamais essayé, mais si vous pensez que ça change quelque chose à l’exercice de toucher ses touches, dites-m’en plus… Je suis curieuse.)

14:20

Pierre Bisiou

Maintenant j’écris tout le temps par clavier. Est-ce que ça change quelque chose, le type de clavier ? Je ne sais pas, non, rien de fondamental bien sûr, mais je suis habitué à la musique de mon clavier et c’est exact, j’ai une sainte horreur du bruit des clavier de PC genre DELL, ce gros son caverneux atroce. Mais je n’aime pas trop le son des nouveaux claviers d’iMac s’ils ne sont pas parfaitement à plat. Bien à plat, c’est doux, mais dès qu’il est un peu usé où, comme chez moi, sur une table en bois pas bien plane, il fait un bruit d’écho désagréable. Donc soit j’arrive à le caler soit je mets un journal en dessous. En revanche je suis parfaitement heureux avec mon clavier de MacBook (le portable), qui en plus est rétroéclairé donc parfait pour écrire discrètement la nuit … Allons, j’avoue que tout ceci est de l’ordre du détail et de l’amusement. C’est plutôt de l’ordre de la manie … proche maniaquerie … donc faut pas trop commencer à y prêter attention ou importance … Même le pire clavier n’empêche pas d’écrire …

14:22

Aliette Griz

Ah! Un maniaque du clavier… Je n’en avais jamais rencontré.

Quand vous avez commencé, est-ce que vous pensiez continuer longtemps ?

Et suivre le parcours qui a été le vôtre, ou pas du tout ?

14:24

Pierre Bisiou

Je ne saurais dire. Je n’ai jamais imaginé qu’écrire fut un projet en soi. J’ai toujours écrit donc j’écris toujours. Ce qui m’étonne c’est que les gens s’arrêtent peu à peu d’écrire. C’est comme parler. Personne ne se demande s’il va arrêter un jour de parler. Voilà, j’écris comme ça.

14:26

Aliette Griz

Mais on peut parler moins, avec le temps, ou se répéter.

Oui, ça fonctionne, votre parallèle…

En écriture, vous êtes un compulsif ou un émotif ? (En gros, vous abattez tout le boulot dans n’importe quel contexte et plus encore, ou vous devez d’abord vous mettre en condition tout ça tout ça, avant de vous lancer ?

14:29

Pierre Bisiou

Ah oui, je me souviens de votre question. Je ne suis pas certain de l’avoir comprise en la lisant la première fois. Et guère plus à présent … J’écris tous les jours. Des courriers, des bouts de textes, des notes, du Facebook, etc. Faut-il faire une différence entre les choses écrites, mettre de côté les choses abouties ? Pour les choses abouties, je suis plutôt compulsif, sans doute. Mais peut-on séparer les unes des autres ?

14:33

Aliette Griz

Je crois que certains font une différence, il faudra que je vérifie ça. Une différence, en tout cas, dans ce qu’ils vont donner dans le virtuel (faire la promo) et pour des projets plus perso et / ou consistants…

Une des raisons qui m’a donné envie de vous contacter (à part le hasard) c’est qu’on a l’impression que vous aimez bien être sur les réseaux sociaux, et que ça vous amuse. Je comprends mieux maintenant, en lisant votre réponse.

22/11/2013 14:36

Pierre Bisiou

Oui … C’est vrai que ça me convient bien ! Surtout depuis Julie … C’était pratique d’écrire sur l’iPhone la nuit à 3h du matin à des amies ici ou là.

14:36

Aliette Griz

Et vous avez changé un peu de manière de travailler à cause de ça ? Vous devez vous discipliner ?

Ou c’est complémentaire ?

14:40

Pierre Bisiou

J’avais essayé le blog à une époque. Ça me plaisait, surtout la plateforme où j’étais, qui était très conviviale et très mélangée. Quand ça c’est fini, je me suis retrouvé à essayer Facebook, c’était en 2007. J’ai retrouvé la même discipline de l’écriture quotidienne, une discipline que j’adore. Là, sur FB, je m’oblige à publier tous les jours un statut (twittable, donc max 140 caractères). J’aime me créer des obligations.

14:43

Aliette Griz

Avec ce qui a été dit au-dessus, je crois que la réponse à : L’écriture, ça vous fait du bien ou du mal ?, est évidente… Mais je pose quand même la question.

14:45

Pierre Bisiou

Du bien, totalement du bien. C’est difficile parfois, douloureux de ne pas réussir à exprimer ce que l’on ressent, ou bien parfois de se plonger dans une scène particulièrement dérangeante, mais sur le fond c’est bien entendu un plaisir permanent. C’est comme embrasser, pour un voluptueux, ou manger, pour un gourmand ; )

14:46

Pierre Bisiou

Ce qui fait du mal, à mon sens, c’est ce que nous vivons. L’écriture en soi est transparente, c’est la vie qui peut nous atteindre.

Et puis écrire nous force aussi à nous regarder d’une manière critique, il me semble, ironique. Ça c’est plutôt sain je crois, n’est-ce pas ?

Ah, et puis une chose encore …

… pardon je papote, je papote …

… vous tenez bon ? …

14:50

Aliette Griz

Ah oui, j’aime bien. Mais on vient de trouver des traces de souris, dans la cuisine.

Par des traces… J’entends des petites boules noires, post-digestion.

(C’est cool de travailler de chez soi.)

Je suis assez d’accord avec vous : la torture n’est pas dans l’exercice de transcrire quoi que ce soit, même si c’est difficile.

Concernant l’ironie, autant lui laisser un peu de place.

(En général, c’est une invitée qui sait y faire pour nous garder en place.)

Je vais devoir vous laisser, dans pas longtemps. Je vais partir à l’école. Ça termine tôt en Belgique…

14:56

Pierre Bisiou

Concernant les souris, c’est l’arrivée des froids vifs… Elles cherchent leur place au chaud elles aussi. Avant je faisais attention à ce qu’elles ne rentrent pas et je les chassais dès qu’elles outrepassaient les limites, mais depuis Julie je mets des pièges, comme un sagouin ! CLAC ! CLAC ! CLAC ! De la cuisine il m’arrive d’entendre se détendre le ressort mortel, CLAC ! La pauvre bête se fait briser le cou pendant que j’essuie les patates. Filez donc, je vous souhaite une bonne journée, nous reparlerons de la question numérique une prochaine fois j’espère.

14:57

Aliette Griz

Oui!

Bon week-end

 14:58

Pierre Bisiou

Itou par chez vous !

13 décembre 2013

14:22

Aliette Griz

Bonjour Pierre, Je pense souvent à vous, en constatant le passage des souris.

Je me suis décidée à installer des tapettes hier.

Les enfants sont indignés.

Ils ne comprennent pas.

Moi-même, j’ai l’impression d’endosser un nouveau rôle, après toutes les responsabilités déjà prises dans cette vie.

« Essayer de tuer des souris »

15:11

Pierre Bisiou

Les souris vont me haïr !

15:13

Aliette Griz

Pour le moment, aucune ne se présente.

15:14

Pierre Bisiou

Les enfants vont me haïr …

15:14

Aliette Griz

Oh, ces enfants sont un peu curieux quand même d’une future capture.

« Je pourrais l’amener à l’école, si on attrape une souris, maman ? »

Ça sent la fin.

(Pour les souris.)

15:16

Pierre Bisiou

Ne leur dites surtout rien de la métempsycose, au point où ça en est…

15:17

Aliette Griz

Nous éviterons le sujet.

Pour le moment, c’est surtout la folie du marché de noël.

L’école nous gâte.

15:19

Pierre Bisiou

La mienne sort de sa sieste. Je reviens vers vous plus tard… Pardon…

15:19

Aliette Griz

Au revoir

Mercredi 29 janvier 2014

Aliette Griz

Bonsoir Pierre, Vous allez bien ?

Pouvons (pourrons)-nous reprendre notre dialogue ?

Quand cela vous arrangera…

20:46

Pierre Bisiou

Bonsoir. Avec plaisir.

20:47

Aliette Griz

Bien! Maintenant ?

Vous avez le temps ?

Vous allez bien ? (C’est amusant ce grand mystère des vies…)

20:49

Pierre Bisiou

Des petits soucis de rien du tout. Et beaucoup de bonnes choses. Et vous ?

20:52

Aliette Griz

Oh, en un mot : l’hiver.

20:55

Aliette Griz

Je pensais, par rapport à votre idée de dialoguer plutôt que de simplement répondre à des questions. C’est un peu comme si on décide qu’allez, on va se bouger, courir un peu, par exemple, pour l’hygiène de vie. Et la première fois, on court. Mais après on propose à d’autres de se joindre, et on finit par se raconter des trucs.

20:55

Aliette Griz

L’objectif numéro 1 disparaît.

C’est peut-être ça, dialoguer.

Noyer les poissons….

20:56

Pierre Bisiou

Ploc.

20:59

Aliette Griz

Il doit bien y avoir quelqu’un qui trouverait ça honteux.

20:59

Pierre Bisiou

Oh… Les gens …

21:00

Aliette Griz

Oh… Le scandale…

Alors… Nous en étions à la question : Écriture numérique ou écriture papier ? (Comment diffusez-vous votre travail, et qu’est-ce qui vous semble différent, si vous pratiquez les deux ?)

21:02

Pierre Bisiou

En ce moment, bientôt, les 2.

Une femme m’a contactée, qui voulait lancer un site. Je lui ai écrit une nouvelle, puis deux puis… tout un recueil !

21:04

Aliette Griz

Ah, vous êtes sympa, vous.

(Ou peut-être que c’est la femme qui l’est…)

Vous vous êtes pris au jeu…

Ou vous aviez envie d’essayer autre chose ?

21:07

Pierre Bisiou

Je ne sais pas. Ca me convenait aussi parce que je manquais de temps. Ou bien ça collait aux textes : il s’agit de littérature érotique.

J’écris plein d’autres choses mais c’est beaucoup plus facile hélas d’intéresser un éditeur avec de l’érotique…

21:08

Aliette Griz

Dingue! J’ai l’impression que tout le monde écrit ça en ce moment.

C’est devenu une sorte de passage obligé.

21:08

Pierre Bisiou

Ils rêvent tous de rééditer le succès de 50 nuances. C’est idiot mais…

21:08

Aliette Griz

Vous l’avez lu ?

21:09

Pierre Bisiou

Non.

21:09

Aliette Griz

Moi oui.

Je venais de recevoir ma première liseuse, et je l’ai acheté en VO sur amazon. (Je l’ai raconté pour le projet I<3EBOOKS d’onlit)

Et vous ne serez pas surpris d’apprendre que ce n’est pas terrible. C’est dingue, quand même, les succès d’édition.

Trois tomes… Le filon.

21:11

Pierre Bisiou

Ah oui !!! L’éditeur est heureux !!

21:11

Aliette Griz

J’ai juste bien aimé les cent premières pages, parce que ça me rappelait ma jeunesse…

21:12

Pierre Bisiou

Oh, zut, je vais regretter de ne pas l’avoir lu alors ?

21:12

Aliette Griz

C’est bourré de clichés, c’est ça que j’aimais bien. et il faut attendre cent pages pour la première scène explicite.

(Et j’ai bien aimé, aussi, à la toute fin, il y a la rencontre entre les deux vue de son point de vue à lui, alors qu’on l’avait de son point de vue à elle, dans les cent premières. C’est comme si on voyait le livre que ça aurait pu être.

Mais que ça n’est définitivement pas.

Pas un livre qui joue avec les mots ou les points de vue. (Un peu avec les options et les positions possibles pour s’accoupler, mais même ça, sur 1 500 pages, ça finit par manquer de corps.)

21:14

Pierre Bisiou

Je lis peu quand j’écris. Je crois que je vais m’éviter ces trois tomes.

21:15

Aliette Griz

Il y a eu des analyses qui disaient que le succès du livre était aussi dû à l’explosion de la lecture numérique.

Que les gens pouvaient lire ce truc sans que personne le sache dans le métro.

21:16

Pierre Bisiou

Aussi peut-être. Je ne sais pas. Il y a une magie de la réussite du livre.

Mais il y a eu ce « buzz » effectivement autour de la première parution numérique du titre.

21:17

Aliette Griz

Vous pensez que ça peut marcher, encore ?

Ou que trop de buzz tue le buzz ?

21:18

Pierre Bisiou

C’est ça, trop de buzz tue le buzz. En revanche la littérature numérique va s’installer, oui, je l’espère d’ailleurs.

Et j’espère aussi que mon recueil va trouver des lecteurs !

21:18

Aliette Griz

Mais oui!

Est-ce que vous avez parlé de ça avec la femme qui vous a incité à l’écrire ?

Comment trouver des lecteurs ?

21:21

Pierre Bisiou

Elle se débrouille de tout, j’écris !

21:22

Aliette Griz

(Et c’est déjà pas mal…)

Parce que les auteurs-geeks s’embarquent souvent dans l’auto-promo.

21:22

Pierre Bisiou

Elle bosse dur. C’est pas simple je crois de monter un site, sa librairie en ligne.

Oui, c’est vrai, il y a cette tendance.

Moi pas.

21:23

Aliette Griz

(Et il y en a même qui se prenne au jeu.)

Je ne sais pas toujours quoi en penser. Tout dépend comment c’est fait.

21:24

Pierre Bisiou

Je n’ai pas non plus de jugement tranché. Je sais que moi ça ne me convient pas. Ceci dit, bon, allez, quand même… Je pense que l’édition c’est un vrai métier.

21:24

Aliette Griz

Ah oui, absolument.

C’est même un beau métier.

21:26

Pierre Bisiou

Donc l’éditeur doit faire son boulot. C’est mieux. Auteur je ne veux me mêler de rien, éditeur je veux décider de tout

21:26

Aliette Griz

Schyzophrénie, quand tu nous tiens…

21:27

Pierre Bisiou

Eh !

21:27

Aliette Griz

(je n’ai jamais compris pourquoi ce mot ne s’écrit pas avec un « y ».)

Ça fait plus savant.

Je relis le questionnaire initial, (et le dialogue, ça répond à tout, sans même qu’il soit nécessaire de le demander, parce que la dernière, c’était : est-ce que vous avez l’impression d’exister en dehors de ça ? (plusieurs réponses possibles.)

21:33

Pierre Bisiou

Oh !

Oui, bien sûr.

21:34

Aliette Griz

(Et bien moi, pas toujours. Mais personne ne m’a rien demandé.)

Pourtant, je fais plein d’autres choses.

Mais la question est mal posée. Comment doser ? C’est ça, qui m’intrigue. Comment chacun dose.

21:35

Pierre Bisiou

Doser la question ?

21:36

Aliette Griz

Doser le rapport existence / écriture.

C’est quand même une activité archi passive.

21:37

Pierre Bisiou

Ah oui… passif, l’écriture ? Je ne dirais pas ça.

21:37

Aliette Griz

Ceux qui s’y mettent sérieusement doivent rester le cul sur leur chaise, ou alors ça marche pas.

21:37

Pierre Bisiou

C’est sédentaire, oui.

21:38

Aliette Griz

(Nous nous sommes débarrassés des souris, en prenant un chat en pension pendant trois jours.

Il y avait des enfants à la clef. Pour que le chat ne soit pas dépaysé.

Résultat : plus de souris. Mais des poux sur les têtes.)

21:38

Pierre Bisiou

J’adore !

Pas les poux, les paradoxes.

21:39

Aliette Griz

Vous me rassurez.

On n’a rien sans rien.

Je suis un peu trop sensible aux dictons.

21:39

Pierre Bisiou

Je prends bonne note.

21:40

Aliette Griz

Bon, je reviendrais bavarder avec vous bientôt. J’ai décidé de publier notre dialogue en gardant cette forme. Je vais aller voir ce que ça donne.

21:41

Pierre Bisiou

D’acc.

21:41

Aliette Griz

Bonnes écritures…