ça marche, robert ?

Midis de la poésie – Robert Walser

Conférence de Gérald Purnelle, avec Sarah Delforge

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« oh cette vitesse dans le déploiement de toutes mes lenteurs » Robert Walser

… Il y a des yeux ouverts, des femmes qui baillent, des hommes qui dorment, et un fantôme qui plane, comme un « vagabond immobile* » déguisé en polichinelle.

C’est mardi midi, vous le savez, c’est poésie et cette semaine, c’est Robert Walser qui vient vous susurrer quelques promenades à l’oreille. Et si vous n’avez pas mis le pied dehors depuis longtemps (non, maintenant, le week-end, on fait du shopping et du jogging, et la semaine on travaille, la marche, c’était bon pour les siècles passés) et bien, laissez-vous faire, un pas après l’autre.

Installez-vous, cessez ce bourdonnement de voix, silence. Si vous avez déjà cherché à aligner les mots, des mots de recherche qui vont rendre compte d’instants en train de se passer, vous vous y retrouverez. Si vous aimez les chemins de traverse, et c’est ainsi, le sens propre sera toujours un peu dépassé par le sens figuré, et bien lisez cet auteur, et lancez-vous à ses trousses.

Robert Walser a souvent écrit avec comme support un personnage qui est un double de soi. Un « personnage conformiste qui cache son anticonformisme », explique Gérald Purnelle. Il fait noir, et Robert Walser arrive à Berlin où il écrit des romans. Dans chacun, un personnage central qui occupe les fonctions de commis, en recherche de rupture et de soumission. Être au monde et définir sa propre place. Pas plus. Pas moins. Un succès d’estime et d’admiration de la part de Musil et Kafka. Matériellement, sa vie se déroule entre le chômage, les héritages, de petits travaux temporaires, des publications diverses, la routine quoi.

On dit toujours qu’il faut écrire pour son lecteur, mais ce n’est qu’un raccourci qui n’explique pas. Tous les auteurs pourraient dire la même chose, ce qu’il faut décider, c’est de quel lecteur on parle. Le lecteur fantasmé, la ménagère, le cadre, le lecteur un peu stéréotypé à qui il faut peut-être écrire des histoires de divertissement de majorité peu silencieuse, où le nom de l’auteur, son histoire, son exposition médiatique suffiront peut-être, déjà à attirer l’attention. Ou celui qui vient s’asseoir dans un coin des mots, et qui les suit des yeux avec juste ce qu’il faut d’application, compréhensif, mais pas plus que ça. Lecteur qui n’a pas peur d’être un peu essoufflé, sans avouer que ça fait mal. De vivre.

150 ans. Des mots que Gérald Purnelle qualifie de : « déroutants et originaux » ont été écrits, et nous qui tweetons dans la rue. « Ce n’est pas en allant droit au but qu’on trouve la vie, mais dans les détours » serait peut-être la phrase qui fait le lien, et peut-être pas. Le 7ème enfant d’une famille, Robert Walser n’a pas reçu tant d’amour que ça, et ça pourrait expliquer sa relation au monde. « En vérité je n’ai jamais été un enfant, c’est pourquoi je garderai toujours quelque chose de l’enfance. »

Alors, Robert, le polichinelle vient nous amuser, et nous emmener pas loin de sa solitude. De tels écrivains sont peut-être moins nombreux, (amusez-vous à faire votre liste d’écrivains de la solitude), mais vous verrez, on en trouve, détachés des écrivains mondains à l’aise en ce qui concerne les hommes trop prévisibles, et les femmes trop faciles, les grands prosateurs de cercles, qui savent qu’il faut briller pour se faire connaître et qui n’en sont pas gênés.

Robert Walser, lui, se promène. Nul besoin de s’enfermer et de résister au monde. « Car enfin tout ce que l’écrivain Walser a écrit après-coup, il avait dû le vivre avant. » in Walser à propos de Walser. Écrivain qui se laisse guider par ses yeux, et ce n’est pas forcément plus facile, de coller à l’imprévu d’un souffle qui s’entend, d’une hésitation qu’on perçoit et qui laisse place au rire. Gérald Prunelle parle de cette tentation à propos de Walser de rire de lui faute de pouvoir rire avec lui. C’est un « écrivain de la difficulté d’être qu’il n’exprime guère directement voire pas du tout. » Sensible ? Pas seulement. Généreux dans ses ambiguïtés, trouvant peut-être dans l’écriture, ce qui manque à la vie. « Pour lui, ce qui est écrit existe. », commente Philippe Lacadée.

Comment puis-je parler des textes d’un homme qui s’est mis en scène mais sans ostentation, sans qu’on puisse vraiment dire c’est lui, et pourtant, dans des textes comme Le promeneur, le « je » est partout, qui ne parasite pas le monde autour, un « je » qui ne fait que passer, un polichinelle, un marcheur, un écrivain. Peut-être en se contentant de lire, relire, ce qui suffit déjà à ne pas se tromper de chemin, même si parfois « j’allais et tandis que j’allais je me posais la question de savoir si je ne ferais pas mieux de rebrousser chemin et de rentrer chez moi. »

Alors, si vous êtes encore là, ne vous découragez pas, quand vous avez l’impression que vos tentatives d’écriture sont un peu confidentielles, un conférencier finira peut-être par vous étudier et parler de vous dans cent ans, tandis qu’une comédienne donnera corps à vos mots avec toute la force lyrique dont elle est capable. Et puis, à la fin, vous pourrez marcher jusqu’à l’épuisement et accueillir la mort dans la neige. « Nous refermons le couvercle et remettons le coffret à sa place »

*La formule est le titre d’un ouvrage sur Robert Walser de Marie-Louise Audiberti

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