Le pré-gazon #quenouilles

Je ne viens pas dire que je chéris le gazon et comment ou non, je m’épile la chatte. Je vais pas vous dire que les prés sont des lieux clefs et que ça manque de prés et de gazons dans la ville. Je vais pas vous dire comment chaque herbe est mise à contribution pour faire genre : on est green, on est pas washé, on va la protéger la terre et la laisser un peu décider comment elle s’épile ou pas et si elle veut être chatte ou chienne.

J’habitais à Dublin, il y a seize ans. Mon pré-gazon, c’est cette ville, pleine de parcs et d’herbe très verte. Tu peux voir là-bas tous les gazons les plus fous, tout le monde sait le faire pousser. Je dis ça et je m’en fous si c’est vrai ou pas.

L’esprit pré-gazon c’est celui qui te donne envie de te coucher sans te justifier. Quand j’étais à Dublin, souvent, la ville était en effervescence, parce qu’il y avait des matchs de rugby à Lansdowne road, un vieux stade qui a été détruit depuis. Vous savez les Quenouilles, comment les urbanistes et les décideurs abandonnent les vieux hôpitaux et les vieux gazons des villes pour développer des projets qui se la pètent accessibles en voitures only.

J’ai écrit un jour un texte en hommage à ce stade qui était en mauvais état, mis au rebut pas longtemps après. J’avais eu l’occasion d’assister à un match dans les gradins en bois qui vibraient de partout quand les supporters lançaient leurs clameurs. Ce stade était la fierté des Irlandais. Là-bas, y avait l’impression d’avoir surmonté vertement la domination anglaise, et tout ce qui avait permis ça, était hyper investi. Avoir une équipe qui gagnait au rugby permettait de dire : c’est fini de nous piétiner. 

Un truc qui m’a souvent fait peur, au foot, c’est comment deux équipes s’affrontent sur l’herbe. Ça remue des haines et parfois ça pète, alors que l’idée n’était-elle pas de courir sur l’herbe ensemble, avec des buts, certes ; mais pas forcément des gnons ? Au rugby, de ce que j’ai vu à Dublin, l’idée restait toujours de sillonner le gazon, et quoiqu’il arrive, de pas se la péter, la gueule. J’ai eu l’impression d’apprendre des Irlandais une forme de résistance très forte. Très amicale, aussi. Il a fallu que les Anglais dépassent des bornes de beaucoup, pour que l’idée émerge chez les opprimé.e.s d’utiliser la violence en réponse à la violence. Il y avait un but très clair : dire non à l’oppression quotidienne de la population irlandaise et récupérer son pays. Cette question de la violence est une obsession, les nuits où je ne dors pas. Comment les humain.e.s l’utilisent. Il y a les forts qui détruisent et il y a celles et ceux qui résistent. C’est rare de faire partie des deux camps et c’est un choix pour chacun.e. Qu’est-ce que tu veux protéger ? Quel terrain ? Tu fais quoi sur la pelouse ? Tu passes quand le ballon aux autres ? 

…Cinquante cinquième minute, le public chante la marseillaise, les bleus ont une tenue un peu moins bleue qu’avant alors que les verts sont toujours bien green.

Il paraît qu’un rugbyman mange 8 000 calories par jour, ça fait 333,3333333 à l’heure, ce qui représente à peu près 100g d’avoine, ce n’est pas énorme. L’arbitre siffle, il donne les quatre commandements de l’introduction en mêlée, et c’est parti pour les corps ensemble.

Tout à l’heure j’ai vu le taoiseach, et un essai français de Vincent Clerc. Un essai, c’est quand un joueur se jette par terre avec le ballon, ça paraît impossible à réaliser et pourtant, l’exploit revient plusieurs fois ; le taoiseach, c’est le premier ministre irlandais, et malgré quelques casseroles, le taoiseach a été réélu il n’y a pas très longtemps. O’connell va s’asseoir à califourchon sur un petit banc, on a descendu baggot street pour boire de la bière et manger des merguez, on a suivi la marée verte jusqu’à Landsdowne road, on a reçu des saluts parce qu’on est en bleu et que c’est comme ça qu’on fait ici, on te tend la main et si possible on t’offre à boire, si tu fais partie de l’équipe adverse. O’Connell est expulsé.

O’connell street, c’est la rue préférée de ma mère à Dublin, la rue de la rébellion, la post office a été le siège des affrontements pour dégager les Anglais, l’arbitre du match est anglais, et la République a été déclarée. Le ballon doit respecter cinq mètres, c’est la règle, j’écoute bien attentivement, je ne suis pas tellement au point sur les règles. 

Je connais le nom de quelques joueurs. O’driscoll, le sex symbol à dublin, prête son visage à des pubs pour vendre des tas de choses que tout le monde a envie d’acheter, je ne crois pas qu’il y a de rue O’driscoll. 

C’est la mêlée,  filmée de haut, ça fait comme une grosse araignée bicolore un peu saoule qui se démembre, il faut fléchir et synchroniser dit Gillardi, et c’est l’essai, (un essai ce n’est pas un essai, puisque c’est réussi, le rugby a sa logique.) C’est l’essai et la liesse, t’as le droit d’essayer de liesser tant que tu laisses les autres essayer d’avoir leurs liesses à leurs tours.

Soixante huitième minute, les textos fusent, game over well done no argument, Paul Sheeran est toujours très fair play, Ronan Gallagher va sans doute s’y mettre, Simon Kelly reste silencieux. Soixante dixième minute, l’arbitre Monsieur White laisse l’avantage aux Irlandais, on texte à Paul Sheeran pour savoir pourquoi le coach ne fait pas de changement du côté irlandais, réponse : because he put money on France. Les Irlandais font beaucoup de paris alors c’est peut-être vrai, qu’il a parié sur les Français, le coach irlandais. Le ballon ovale continue à rebondir entre deux passes en arrière, mais il y a un en avant, et c’est la pénalité. Quand on se concentre un peu, ça prend son sens, Damien Traille va s’asseoir sur le petit banc, il n’y a plus de textos, l’arbitre siffle et récupère le ballon, ça lui fait un souvenir. Je n’ai pas vu venir la fin.

Ce texte a été dit à l’occasion de l’émission de radio « les quenouilles » du mois de janvier 2022.

https://www.radiopanik.org/emissions/les-quenouilles/les-quenouilles-pre-gazon/

Résoluvélation(s)

Une année de plus qui a miné la terre

Des jours à faire comme si

Des jours à faire comme ça

Il y avait des spécialistes du temps à fabriquer du futur

Et d’autres qui ont pas décollé du passé

L’année plus un qui augmentait rien

On lui doit quoi ?

Y a des années poubelles

Et d’autres abeilles

Mais c’est pas facile de trier les années mieux que nos déchets

J’ai dit à Léïla le 31 : on peut pas la biner

L’année 2021

Nacera est née pour nous

On a profité de chouettes courroux

Tant de trucs ont percé nos cœurs

Des aiguilles et des bonnes heures

Nos cœurs sont pas sur terre pour rester tranquilles dans nos poitrines

Pas pour être apaisés du matin au soir

L’année s’est terminée

L’année à faire des mines oui

Taire les mines on peut aussi

Un certain rapport au silence s’est imposé

Une année de plus qui faisait l’unique

Pas plus longue ni plus courte qu’une autre

Trois cent soixante-cinq jours à dérouler

Avec des heures qui mettaient des pâtées dans nos gueules

Et d’autres qui lançaient des perches vers nos doigts pour les allonger

L’année haricot magique

Mauvaise herbe

L’année qui t’explose à la gueule

Mais c’est comme la révolution

Tu te dis : cette année-là, elle a permis de plus faire comme si

Plus faire comme ça

2021 t’as été contrastée

Tu m’as donné beaucoup et pris énormément

J’ai eu l’impression d’atteindre la fin

De comprendre qu’elle était tapie partout

Dans les plis de nous qu’on a pas forcément voulus

Et tant mieux

Tu m’as appris à aimer la mort, la vie et les engrenages

Y a pas de petite résoluvélation

J’essaie de trier ce qui m’entoure pour pouvoir le dire sans laisser plus de bordel

Qui minera la terre

Y a pas de petite résoluvélation

Mais y a des jours pour trier et des jours pour biner

Et même si la terre est moche

Et qu’elle en a marre qu’on vide sur elle nos poches

Elle continue de tourner

La résoluvélation c’est ça

Faut continuer à tourner en rond

Et à déminer ce qui se termine

Faut doubler les mises

Et chercher ce qui compte

La résoluvélation est pas loin

Du tas de jours à découvrir

Et à trier sans se fatiguer

Pour le recouvrir de

#bizgriz

Moteur

Marina Tsvetaieva a dit :

 « L’avenir est peu accommodant

Où est-il, le moteur qui mène au passé ? »

J’ai passé mon permis un peu tard, selon les us de ma famille. Ma mère a commencé à conduire à treize ans. Mes frères à seize. J’avais déjà une vingtaine d’années quand je m’y suis mise. J’avais quitté l’Alsace avec un type que j’appellerai ici « le néfaste de merde », mais à l’époque, il était le fardeau que tu portes, le moteur qui t’emmène jamais où tu veux mais que veux-tu ? T’as signé un contrat où tu t’es fait arnaquer et donc, t’attends le moment où la rupture sera possible. Le néfaste de merde avait son permis, lui. J’ai souvent rencontré des hommes qui avaient leur permis, et qui donc, empêchaient les femmes de conduire. Je m’en fichais, je préférais le train.

Le néfaste de merde conduisait et si on s’était pas retrouvés dans un village de Provence, lui avec les sous que ses parents lui donnaient gentiment chaque mois et moi, avec le magot des ménages que j’avais fait aux quatre coins de Strasbourg ; il aurait saboté mon projet de permis. Le moteur, c’est celui qui décide pour les autres. Le moteur, c’est celui qui fonce et tant pis pour les fausses routes ou les déceptions. T’es embarquée, et c’est pas toi qui conduis.

On était à Eguilles, ce village que j’aimais beaucoup. Là, les virements mensuels de papa/maman lui arrivaient et il pouvait acheter du rosé, de la pizza, du chèvre au marché. Mes économies, elles, auraient une fin. J’ai cherché du travail et j’en ai trouvé. Une société de nettoyage qui s’appelait « onet », embauchait. J’ai tout de suite adoré le patron. Il parlait dix fois plus lentement que moi, et c’était le roi pour me proposer les chantiers les plus aléatoires. Une résidence qui venait de se construire, où je devais nettoyer dix cages d’escaliers, avec des portes qui grinçaient et du vent, tellement de vent, que c’était clair que l’endroit était invivable, mais un entrepreneur avait tout misé pour construire. Un immeuble au cœur d’Aix. Une sorte de squat. Il n’y avait pas d’électricité dans la cage d’escaliers. Pas vraiment de matériel pour nettoyer. Contrastes des offres et flegme du patron. J’ai commencé à travailler, et ça défilait, le paysage à travers les vitres de la voiture pour découvrir les clients. Il fallait trouver une solution. Le patron avait dit : tu devras être autonome pour les déplacements.

Le néfaste de merde était radin. Donc même s’il ne voulait pas vraiment que je conduise, c’était pire d’envisager de payer quoi que ce soit pour moi. Je me suis inscrite pour le permis. Moi aussi, j’allais conduire et diriger un moteur. Je crois que je m’en sentais incapable, mais je l’ai jamais dit. Ça ne m’intéressait pas tellement d’avoir ce pouvoir et je pensais que c’était très compliqué d’être statique au volant d’un truc qui fait des tonnes et qui roule. J’aime le mouvement ressenti. Les voitures, ça bouge mais tu ressens rien, à part si tu roules trop vite. Tu peux tuer des gens très facilement, avec une voiture. Les insulter. Faire du mal. Alors bien sûr, y a les milliers de kilomètres que tu vas enquiller pour traverser des mondes, y a les défis pour contrer les néfastes de merde et la possibilité de nettoyer des cages d’escalier aux quatre coins d’Aix qui brillaient dans le pare-brise de l’AX. Donc j’ai pas dit mes peurs et j’ai passé le code. J’ai réussi. C’était encourageant parce que les questions sont formulées de telle sorte que t’as à chaque fois une chance de te planter parce que tu ne comprends pas ce qu’on te demande.

J’ai commencé les leçons de conduite. On te dit de t’asseoir au volant d’une voiture et d’appuyer comme ça et comme ça sur les pédales et tirer et pousser le levier de vitesse et les mains sur le volant à dix heures dix et regarder devant mais aussi sur les côtés. Et tu le fais et tu cales. J’avais toujours peur de caler, je n’aimais pas le point de patinage, je détestais l’échec, y avait tant de moments plus gênants les uns que les autres où t’es dans le trafic à Aix sur la Rocade et tu roules comme une patate. C’est nul d’apprendre à conduire adulte. Ma mère avait raison, à treize ans, c’est bien. Elle piquait la bagnole de ses parents quand ils sortaient. Elle avait l’impression de vivre sa meilleure vie alors que moi, j’avais honte d’apprendre à conduire.

Mais je voulais être moteur de ma life et nettoyer des cages d’escalier en Provence. Fallait ce qu’il fallait.

Le moniteur d’autoécole ressemblait à Socrate. Il était vieux, chauve, pas beau. Le regard globuleux. Il portait des vêtements usés sans forme. Croyez-le ou non, j’ai tout de suite senti de la tension sexuelle avec lui. Pas qu’il me branchait. Non. Y avait un truc dans l’air entre lui et moi, qui me donnait envie d’aller aux leçons de conduite. J’avais honte de pas savoir conduire la voiture mais pas honte de désirer le Socrate de l’autoécole.

J’ai passé la conduite quatre fois. Je sais pas si j’étais nulle. Probablement. Je crois que Socrate était un bon moniteur, mais par contre, je suis sûre que tout ça, c’était aussi la faute à la corruption. T’as une jeune femme qui veut absolument son permis et qui paie des leçons et qui paie l’examen, et qui échoue et qui repaie des leçons et qui repaie l’examen et qui échoue et qui repaie des leçons et qui repaie l’examen et qui échoue et qui repaie des leçons et qui repaie l’examen. A chaque fois, je disais : faut pas m’inscrire si je suis pas prête. Mais en vrai, ça permettait de gagner des sous à des personnes. J’en ai un peu voulu à Socrate, et du coup, je lui ai pas donné mon corps. J’ai quitté sa compagnie de mec qui appuie sur les pédales quand tu freines pas et pousse le volant quand tu braques pas. Sans t’empêcher de le faire.

Je me souviens plus très bien de comment tout s’est enchaîné, entre le permis, le boulot, les études, l’emprise et la certitude que bientôt, je serai mon propre moteur.

Seule.

Ça a pris quelques temps, et c’est là que je voulais en venir. Quand y a quelqu’un qui veut te diriger, et qui n’hésite pas à t’intimider, à te faire du mal, à t’utiliser, à te diminuer à tes propres yeux, pour être sûr que tu t’écrases, ben c’est pas simple de dire : ah ouais, je suis moteur, j’ai moteur, je m’en fous de vivre dans un monde où je dois payer quatre fois mon permis et nettoyer des cages d’escalier aux quatre vents pour avoir l’impression de pas me faire embarquer trop loin dans la merditude. C’est pas simple, d’être son propre moteur. Et quand nous le sommes, nous autres qui avons la possibilité de rouler vers des ailleurs où les Socrate nous font de l’œil globuleux sous les carrosseries ; soyons attentives à celles qui se cognent à force de faire du sur-place.

Le silence, c’est pas lui le moteur.

Ce texte a été dit pour l’émission quenouilles du 1er décembre 2021.

https://www.radiopanik.org/emissions/les-quenouilles/les-quenouilles-moteur-trice/

Le mot ascète

Je ne cherche plus l’ascète. Je ne prie qu’en coup de vent, quoique volontiers. Plus l’ascète qui prend aux tripes parce qu’enfin dégagé de son isolement peu choisi. Ascète à l’adn conjointe, tu as vécu entre des murs que je ne voyais pas. Ascète malgré toi, malgré ce qui aussi, était ton épiphanie parmi nous : les engrenages de ta vie, que tu faisais tourner, non sans souffrance.

Tu as été l’ascète qui s’inflige le secret, pourvu que personne ne sache que tu vivais pas comme il fallait. Tu jouais pas le jeu, et plus tu t’isolais, moins tu parvenais à faire de ta vie un empire dans un empire.

Ici, une référence à Spinoza : l’empire dans un empire, et son invitation à se penser comme substrat d’une substance unie, pas de coupure, de la matière à partager. Et même si c’était ton truc, la pensée qui rassemble, qui entraîne sous d’autres auspices que sa gueule, on peut dire que tu as embrassé l’ascèse avec plus de talent que l’assemblage.

Tu as fait l’ascète. L’ascète qui s’entête.

Ta tête qui oublie que rien de ce qui tue ne rend plus fort.

Faites l’ascète, cette injonction bien martelée, fut pour moi ton acte de décès, elle rejoignait trop bien celle de ton addiction : confinez-vous, là est le salut. Cons finis, devenus cons, derrière des murs qui n’auraient qu’à nous protéger plutôt que nous tuer. Toi, ça t’as tué. On a toutes et tous pensé que c’était dur, d’être isolé.e. et pas ce qu’on voulait. Faire l’ascète t’as tué. Je m’en fous que tout semble mélangé de ce propos sur un mot qui dit que la privation est une chose choisie. Je dis que pas. Que pas vrai.

Page de l’oms :

En termes de santé mentale publique, le principal impact psychologique à ce jour est un taux élevé de stress ou d’anxiété. Mais avec la prise de nouvelles mesures et l’émergence de nouveaux impacts – en particulier la quarantaine et ses effets sur les activités normales, les habitudes ou les moyens de subsistance de nombreuses personnes – les niveaux de solitude, de dépression, de consommation nocive d’alcool, d’usage de drogues, et de comportements auto-agressifs ou suicidaires devraient également augmenter.

C’est fini. T’as illustré sans avoir été cité. Je reviens de vider ta grotte, la somme des trucs qui te passaient par-dessus la tête. On a fait le vide de toi. On était plusieurs et c’était compliqué mais on l’a fait.

Ascète.

J’ai envie de raconter ça : non pas ta mort, seul, au cœur du télétravail.

Mais ce que ça fait de vider la maison de quelqu’un qu’on aime et qu’on imaginait pas devoir vider.

Ça commence avant de partir, avant de faire le premier pas vers les Noues, station de RER qui rappelle « Nos cabanes » de Marielle Macé, où j’entendis pour la première fois parler de ce mot qui offrait d’autres réserves de sens.

N-O-U-E-S

« Une noue est une sorte de fossé peu profond et large, végétalisé, avec des rives en pente douce, qui recueille provisoirement de l’eau de ruissellement, soit pour l’évacuer via un trop-plein, soit pour la laisser s’évaporer et/ou s’infiltrer sur place permettant ainsi la reconstitution des nappes phréatiques. » 

Les noues sont une promesse. Mais ta spécialité, c’étaient les engrenages, ces petites roues dentées qui entraînent, entraînent, et créent de l’énergie et des relations de causes à effets. L’engrenage qui s’arrête que si la machine dit stop.

Avant d’arriver aux Noues, on est déjà plombé. On sera six. On sera tristes parce que tu n’es pas là. À destination. Dans ton chez toi qu’on a jamais aimé assez. On l’associait avec une défaite dans laquelle tu te serais entêté, mais que t’aurais pu surmonter. Orgueil humain qui n’a pas le cœur sur la main. Toi, tu disais rien de pourquoi tu vivais là. Je nous trouve bien arrogant.e.s, après coup. Bien surplombant.e.s. alors que là où t’étais, c’était toi qui importais. On s’est tous dit ça, maintenant. Tu t’es donné du mal pour nous maintenir à distance, c’est vrai. On t’a ascétiser avec ton accord complet.

T’as laissé des regrets. Et ça au moins, c’est sans ambiguïté.

Les pieds en plomb pour gravir les escaliers de la gare à ciel ouvert, la rue perpendiculaire et bientôt, le jardinet à traverser. Le sas et c’est chez toi.

Il faut tout trier, vider, nettoyer, empaqueter et charger vers des déchetteries ou des maisons qui garderont une chose ou plus.

Retrouver des photos qui te racontent. Toucher les habits qui t’identifiaient. Ton fils parvient avec beaucoup de talent à se constituer quelques tenues complètes. Vous avez bien cinquante kilos et quinze centimètres de différence, mais il gère. Il se fait beau de tes oripeaux. Il vient me voir à chaque fois. Il me montre ses looks. Plus tard, il sera pâtissier, mais en matière de sape, il assure. Il trouve des trombones et se fabrique un collier, des boucles d’oreilles. Il est toi avec ce qu’il peut.

Dans ta chambre, le bordel n’existe plus. Le lit part quasi en premier. Tout devient net. On fait des plans pour vider et on avance sans trop se parler. Chacun.e sa pièce. Sa confrontation avec l’au-delà de toi. Je suis dans la salle de bain. Je sais pas comment je fais pour y retourner encore. J’y suis envoyée et c’est moi qui m’y poste, en même temps. C’est là que t’as respiré pour la dernière fois. La salle de bain est petite. Mais t’avais le goût pour les produits d’hygiène, une collection de savons, de mousses à raser, de rasoirs jetables, toutes sortes de compresses aussi. Des coupes ongles en veux-tu en voilà. Des brosses à cheveux et des peignes. Des rouleaux de papiers hygiéniques par dizaines dans une panière en osier. Je nettoie, je vide, j’emballe. J’ai peur, aussi. Peur que quelque chose de ta fin se tatoue trop foncé sur mon cœur écorché. Alors je chante et je frotte les murs avec du savon qui sent bon. La salle de bain doit pas faire froid dans le dos. Je pense à la future famille qui viendra s’y laver. Je te dis de leur foutre la paix. Je passe un temps fou à frotter chaque carreau. Je me dis c’est nécessaire pour le passage. Le tien vers où tu voudras, le nôtre vers la paix dans nos pensées. De temps en temps, je sors et je vois ce qui se passe autour. On a déjà tous vidé des appartements. On a l’expérience et la volonté. Je suppose que tu nous encourages, aussi. Tout ce qui doit être fait s’enchaîne comme dans les contes où les mains doivent travailler pour prouver des choses. On travaille. On fait des tas de choses.

L’après-midi, je passe à la cuisine. Le royaume des boîtes de conserve. Tu aimais ça. Tu avais des assiettes ébréchées et un nombre de verres impressionnant. Des couverts dépareillés. Ta cuisine était rangée. C’est pas là que tu vivais. Je t’y ai vu cuisiner une fois un bœuf bourguignon. Un défi. T’avais pas coupé les carottes assez fines. Je raconte ça plutôt que d’énumérer les produits périmés. Un chocolat liégeois en poudre de 2006. Ton fils décide d’en boire, même s’il mousse plus. Il dit : « ça me tuera pas. » et j’aime qu’il te juge jamais d’avoir pas fait attention à ce qui garnissait tes placards. Il nous prépare du riz au chili con carne et c’est la première fois que ce garçon qui était encore pour moi un enfant il n’y a pas si longtemps, me nourrit. Il cuisine sérieusement. Parle peu. Passe d’une pièce à l’autre et prend des missions en charge. Il te ressemble comme un clone moins vintage et moins vieux. Toi, comme on t’a connu il y a longtemps. Avec une crête de cheveux peroxydés et des pointes roses. Il est toi avec la fantaisie au dehors. Il s’écrit des trucs sur les mains. Grand dans tout ce qu’il porte.

Et la maison devient de plus en plus anonyme. On lui caresse les murs pour enlever les toiles d’araignées. On détache les crochets X et répare les volets, les serrures. Le cousin le plus bricoleur du monde fait le jardinage. On évalue l’herbe poussée. Depuis un an ? deux ans ? il y a un magnifique buisson de chardons. C’est plus un jardin, c’est une friche. Ça redevient un jardin. On démonte des meubles et transporte des choses vers la déchetterie. C’est facile comme une évidence et dur comme un enterrement. À la benne, tout ce qui est cassé. Tu avais gardé des meubles depuis notre vie à Mexico, il y a plus de 40 ans. J’avais pas envie de les balancer dans un bac qui ressemble à une mâchoire rouillée. Mais c’est ainsi que nous prenons soin de tout. Avec courage et capacité à renoncer.

Ta vie a passé. On a tout rangé. Les meubles qui restent sont chargés. Je pense à ce qui manque dans nos engrenages sociaux les plus élémentaires. T’as le droit d’être petit et devenir grand puis vieux. T’as le droit d’être malade. T’auras l’école, le bureau, l’hospice, l’hôpital. Tu peux contracter des biens et des personnes. L’administration et la banque t’entourent pour tout ça. Mais quand tu disparais. Faut se débrouiller. Y a pas de service pour accompagner ce genre de journées où on vide la maison de quelqu’un qu’on aime et qu’on imaginait pas devoir vider.

On l’a fait.

Ce texte a été dit à l’antenne en direct dans l’émission des Quenouilles sur radio panik 105.4 fm ou sur un lecteur internet et maintenant en podcast. https://www.radiopanik.org/emissions/les-quenouilles/les-quenouilles-ascete/

Image : des assiettes réinventées par les mains de fée de Norma Berardi https://www.instagram.com/normadb13/?hl=fr

Mon patin

Je suis une femme à rollers plus qu’à patins. J’ai connu tellement d’heures en roue libre. J’aimerais mourir avec un patin dans la bouche. Pas une lame, une langue. J’ai la mémoire du goût et du patin. Du goût du patin. Je vais pas te dire que j’ai patiné plus que toi. Si ça se trouve, c’était moins. J’ai appris le roller en un clin d’œil. Le bitume m’appelait, et bon, j’avais cette impression un peu trop assurée que je maîtrisais la situation. J’ai patiné le plus possible, et sur toutes sortes de surface. Patiné au cinéma, la première fois. J’étais pas de glace, je te jure. Je crois qu’on était allé voir le Grand Bleu et ça patinait sec. Je n’ai rien vu du film. Le gars s’appelait Xavier. Après, d’autres patins avec un autre Xavier. J’aimais mieux le deuxième parce qu’il avait les yeux gris. Le premier était pas champion olympique, mais en patin, tu vois, comme en tant de choses, je suis pas difficile. Il était gentil. Je ne peux pas résister à un gentil patineur. Je sais bien que côté souvenir, les heures à la patinoire risquent de te sembler monotones. J’ai souvent patiné seule et je m’ennuyais jamais. Patine, mais patine bien. Il faut quelque chose qui rende la performance inoubliable. J’ai quelques contextes pour ça. Le patin avec le garçon qui allait mourir. Moment d’éternité. Le patin dans la nuit, le patin dans les greniers du lycée avec l’assistant d’anglais, le patin avec ton pote et bon, c’est parce que les désiré.e.s sont pas au rendez-vous, mais faut bien s’occuper. Le patin du mariage, quand tu te dis : Dieu m’a donné la foi et une robe blanche et je joue le rôle à la perfection. Le patin caché dans les froufrous des journées trous du cul. J’ai patiné le jour, j’ai patiné la nuit. J’ai eu mal aux pieds et au cœur, souvent. A bout de souffle, je fus. En bout de course. 

Quand je t’embrasse pour la première fois, j’ai peur de ce qu’il y a dans ta bouche. Une langue qui va s’enrouler comment. Puis, j’aime tes patins au ralenti. Et les huit à l’infini, les saltos mordus. Les surplaces avant la course. Les compétitions de parfait dosage entre la salive et le plaisir.

J’ai patiné à travers les âges, et la glace s’est rayée, fendue par les écarts toujours plus grands entre le premier coup de patin et le dernier qui bien souvent, est expédié. J’ai patiné et parfois, j’ai cru que la patinoire allait fermer. J’ai cru qu’il fallait se faire une raison, une saison. On dit qu’il faut la jambe assurée pour patiner. La langue un peu déliée. On dit qu’il faut pas négliger l’entraînement et savoir tirer sa révérence. Mouais. Mais même si la chance glisse et te fout à terre, si tu fais pas gaffe. Même si tu doutes, Yolande, 96 ans, patine encore, la coquine. Et toi aussi. 
Final : Yolande, 96 ans, glisse avec sa chaise roulante : https://www.francebleu.fr/infos/societe/des-seniors-en-fauteuil-roulant-s-essaient-la-glisse-la-patinoire-d-avignon-1492702968

Pour Hésiode, Sidonie, Anouk, Théliau, pour les heures perdues et les âmes accrochées à leurs écrans, pour moi, pour toi, pour qu’on pousse plus fort asap

Je ne suis pas douée pour les fins. Ce sont les débuts dont j’ai envie de prendre soin. Diversion, dispersion, rythmes pour nous permettre de continuer. Le passé n’est pas un temps à regret. Ouste l’année des fermetures et de la solitude maximale ressentie. Les choses, les gens ont scintillé jusqu’au point d’impermanence. Salut les fées. Pas sûr que j’ai bien pris la situation et j’essaie encore de comprendre comment y répondre. (Être ? brève ? spécifique ? être littérale ? métaphorique ? être capable de lancer une pierre dans le vent sans faire de mal à personne ?) Hasard des calendriers, je me suis explosé le pied en février 2020, anticipant l’immobilité imposée. Tentatives pour marcher et arranger les choses en résonance avec le bordel pandémique.

Qu’est-ce qui reste quand tu perds ce qui te permet de te lever chaque matin ? Un pied. Un désir. La dispersion devenue une méthode pour oublier les annulations. Réconfort et colère sur les réseaux sociaux, à toute heure. Tentatives pour que ce soit le putain de pied. À toute heure. Si l’année devait être un livre de développement personnel, il commencerait par : soyez votre propre drame ! Suivez vos erreurs jusqu’à ce que vous deveniez pote. Oubliez la logique et décernez-vous des gratifications. [Un éloge à la masturbation en temps isolé pourrait se glisser ici.]

Nos espoirs pour des jours meilleurs n’ont pas rétréci, au contraire, c’est le monde autour qui n’a plus la carrure. Se cacher est devenu un acte de bravoure. Dans mon quartier, un homme pas comme les autres chante souvent en italien dans la rue, au crépuscule. Je l’ai filmé pendant le confinement. Distancé mais pas silencé. Comment construire une voix collective hors des barrières déclarées socle de gestes ? Reculer, ralentir, consommer moins, super. Arrêter d’envoyer des baisers, de vivre la nuit, de se coller dans des salles obscures, pourri. Je voulais me botter le cul mais la seule chose que je pouvais faire, c’était soulever mon pied de gauche à droite dans un essuie pour préparer la reprise du mouvement. Douloureux et décourageant.

Le long des semaines, l’impatience est devenue une compagne moins exigeante. Plus d’urgence à nettoyer les fenêtres sous la pluie ou de course après un message de l’univers à l’aube. Je lisais de la poésie au téléphone à une poignée de volontaires avant de discuter la sélection et d’écrire des poèmes. Ces souvenirs sont probablement les meilleurs de mon année.

Prendre soin de mes enfants et apprécier leur compagnie, essayer de les aider, était un autre repère quotidien. Je n’ai pas été une meilleure mère, pourtant. Mes enfants ont passé la plus grande partie de l’année isolé.e.s de leurs ami.e.s à essayer de trouver du réconfort avec leurs écrans et je n’étais pas toujours disponible pour remettre en question leurs connexions. J’ai proposé de regarder leurs vidéos favorites avec eux, et j’étais hallucinée par les youtubeurs, les séries en boucle, et le mode créatif dans Fortnite. Ce que je pouvais offrir comme possibilité quotidienne pour arrêter la connexion sentait l’ennui. Parfois, on s’est disputés, coupé la parole, défié. Nous avons beaucoup parlé. Fait des débats. L’année n’a pas été facile, c’est vrai. Mais de très jeunes adultes sont en voie d’apparition et ça donne envie de pas perdre une miette du spectacle.

En juin, je suis allée voir mon éditrice. Une femme. Une mère. Une protectrice des livres. Une personne engagée dans ce qu’elle fait. On a décidé de publier un nouveau projet ensemble, sur la naissance. La maternité n’est pas une tâche solitaire. Co-naître raconte des histoires d’accouchements. Que voit-on dans la maternité : un accomplissement, une drogue, un conflit passionné, une manière d’être plus en vie, (et de s’épuiser), une prison d’illusions, une boîte trop étroite, un miracle quotidien ? Il n’y a pas une meilleure réponse qu’une autre pour définir la naissance et ses conséquences. Quels choix et quelles libertés pouvons-nous espérer, quelles exigence, croyances, mises en garde recevoir, et comment faire avec l’inattendu? Co-naître rassemble des vues opposé.e.s, sur la manière dont naissent les bébés. Des histoires. Des cris et des larmes. Des digressions. Tout ce dont j’ai besoin pour me sentir en vie. L’année s’est terminée et l’habitude de regarder en arrière pour faire des vœux m’a permis d’accueillir le nouveau numéro. Je promets de continuer à être curieuse de l’écriture avec d’autres, de toujours écouter d’autres femmes, et de faire mieux gaffe à pas me planter. Et vous ?

English

I am not good at endings. I care for beginnings. Diverse, dispersed, rhythms to keep us going. Past is not a time to miss. Get out year of many closures and more loneliness felt than ever. Things and people glittered and made their points of impermanence. Bye, fairies. Not sure I caught the situation well and I am still trying to understand how to respond. (Be? brief? Be specific? Be litteral or metaphorical? Be able to throw a stone in the wind without hurting anyone?) Timing coincidence, I blew up my foot in February 2020, anticipating the mandatory immobility. Attempts to walk, to make things work echoing the pandemic mess.

What’s left when you lose what allows you to wake up every morning? A foot. A desire. Dispersion as a guide to forget cancellations. Comfort and anger on the social media. Anytime. Attempts to get a fucking foot. Anytime. If the year was to be a personal development book, it would become by: be your own drama! Follow your mistakes until you will become friends. Forget logic and award yourself gratifications. [A praise for masturbating when isolated could be appropriate in this section.]

Our hopes for better times didn’t shrink, on the opposite, the world around doesn’t have enough shoulders for them. Hiding being an act of bravery. In my neighborhood, a man like no other sings Italian songs in the street at dusk. I filmed him in the first confinement. Being distanced. But not silenced. How can we build a collective voice out of barriers now stands for our gestures? Stepping back, slowing down, consuming less: awesome. Ending of sending kisses, of having a night life, of getting glued in dark places: sucks. I wanted to kick my ass but the only thing I could do was holding my foot inside a piece of fabric and pulling left to right to prepare for a new motion. Painful and discouraging.

Over the weeks, impatience became a companion with less demands. No urge to clean the windows under the rain or race about getting a message from the universe at dawn. I was reading poetry on the phone to a handful of volunteers before discussing the selection and writing poems. These memories are probably the best of my year.

Caring for my kids and enjoying their company, trying to help them, was another renewed daily landmark. I don’t think I have been a better mum, though. My children spent most of the year isolated from their friends and trying to find comfort with their screens and I was not always available to question their connections. I offered to watch their favorite videos with them and was amazed by youtubers, various series on loop, or the creative mode on Fortnite. What I could offer as a daily possibility to stop connection seemed boring. Sometimes, we had fights, cutting each other speech, with defiance. We talked a lot. Debated. The year was not easy, it’s true. But very young adults are appearing and I don’t want to miss anything of the show.

In June, I went to visit my publisher. A mother. A woman. A book defender. A committed person. And we agreed to publish a new project together, about giving birth. Mothering is not a lonely task. Co-naître is a collection of birth stories. What do we see in motherhood? An accomplishment, a drug, a passionate conflict, a way to feel more alive (and exhausted), a jail full of illusions, a box too narrow, a daily miracle, is acceptable. There is no better truth than others to face birth and its consequences. Which choices and freedom can we hope for, which demands, beliefs, cautions receive, and how to make for the unexpected? Co-naître gathers opposite views about of how babies are born. Stories, screams and tears, digressions. Everything I need to feel alive. The year ended and the habit to look behind to make wishes, allowed me to welcome the new number. I promise I will be still be curious about writing with others, still listen to other women, and watch better my steps. And you?

Je ne veux pas porter le masque dans toutes les rues de Bruxelles

J’ai entendu parler pour la première fois du port du masque en mars. À l’époque, c’était un fantasme de gangsterisation qui soulevait la question d’une médecine qui a préféré le profit à la prévoyance et d’une habitude irrespirable à tester. Un virus est très petit et il existe des moyens de l’empêcher de circuler, moyens maintenant mis en place. Les mains des citoyens sont propres comme jamais et les visages dans les lieux publics où les humain.e.s sont nombreu.se.x.s, masqué.e.s. Les masques sont arrivés en prenant leur temps, mais ils sont là. Cette maladie qu’on ne voit pas, est chiffrée, communiquée chaque jour, affrontée par un plan qui a le mérite de ne négliger aucun aspect des contradictions de notre pays, entre les secteurs d’activités qui tournent et ceux qui stagnent ; les citoyen.ne.s qui sauvent, ce.lle.ux qui souffrent, qui entourent, qui attendent, qui bouent et ce.lle.ux qui décident. Des mots comme solidarité collective peuvent être brandis quand il s’agit de porter un masque en public, mais pas quand il s’agit de réfléchir à comment des humain.e.s enfermé.e.s pourraient continuer à respirer l’été sans discrimination.

Les chiffres communiqués chaque jour, semblent parfois eux aussi bien propres et masqués : moins d’hospitalisations et de morts, mais une contamination toujours en hausse. Pas simple de décider comment vivre ensemble pendant qu’un virus qui disparaît à l’eau et au savon, et reste caché derrière tout masque porté dans les conditions requises, continue à se promener entre nous.

Comment se projeter ? Je crois que si j’étais engagée dans la cellule de crise, ma première question serait : vous croyez que nous sommes des fourmis et qu’il existe une possibilité d’une action conjointe, soumise à l’adhésion totale des membres ? Mais nous ne sommes pas des fourmis et aucune adhésion totale ne nous rassemble. Alors, qu’est-ce qui permet malgré tout de se sentir mobilisé.e pour accepter de respecter des règles collectives ?

Des masques dans toutes les rues à toute heure ? Je sais pas toi, qui traîne sur le réseau social au lieu d’aller marcher dans un verger, mais moi, je n’arrive pas à accepter sans me dire : ben là, non, ça va pas le faire.

La force d’une règle, c’est de trancher sans laisser de place à l’interprétation. Une ville aux visages masqués dans toutes les rues à toute heure aurait le mérite de se montrer vigilante d’une manière qui ne porte à aucune discussion. Une fourmilière parfaite où chaque âme se sent partie du tout, seule ou en groupe, toujours avec l’idée, même seule, de faire partie du groupe. Mais nous ne sommes pas des fourmis et quand nous sommes seul.e.s, nous n’avons pas forcément besoin de sentir que nous faisons partie du groupe. Je n’ai pas besoin de porter un masque dans des rues vides pour savoir qu’une pandémie mondiale me relie à chaque instant à d’autres dans ma rue, mon quartier, ma ville, le monde et tou.te.s les autres humain.e.s autour, qui portent ou non un masque au même moment. Si le port du masque permet à chacun.e à tout moment de sentir la pandémie autour, c’est parfait. Lavons-nous les mains et portons ce masque en cuisinant, en faisant l’amour, en dormant, pour ne pas oublier qu’un virus tout petit se promène mais que nous pouvons lutter contre lui en nous lavant les mains et en portant un masque.

Sauf que le port du masque obligatoire dans toutes les rues n’est pas destiné à revalider notre impression d’être au monde ensemble. Elle est présentée comme une mesure de continuation d’un plan qui vise à limiter la contamination d’une maladie. Ce n’est pas une mesure symbolique mais pratique.

Or, qui peut croire qu’en portant un masque seul.e dans des rues vides, iel limite la propagation de la maladie ? Personne.

La réaction la plus partagée à ce type de mesure n’est pas pas : youpi, voilà la solution ! Mais : je sais mieux que ce.lle.ux qui décident et je ne crois pas dans leur plan. Voilà, les gars. Nous sommes là, derrière nos écrans, à recevoir les instructions, et on a l’impression de mieux savoir que ce.lle.ux, qui sont pourtant choisi.e.s pour savoir mieux que nous.

C’est pas possible, comme ça, de garantir la paix et la concorde civiles. L’effet produit est le contraire.

Là, j’aimerais vous proposer une action de désobéissance civile qui aurait de la gueule, on se poste à distance dans les rues vides de Bruxelles avec nos masques et on les jette en l’air à l’heure H tandis que des hélicoptères mandatés par netflix (je sais pas qui a des hélicoptères, à part la police, et il faudrait garder une trace de tout ça) filmeraient la scène des masques jetés en l’air dans les rues vides. Il faudrait que les participant.e.s s’entraînent un peu chez eux à rattraper leur masque au vol, avant de le mettre dans leur poche, pour éviter que les trottoirs soient, encore plus que maintenant, garnis de masques usagés ; ce qui fout quand même aussi pas mal les boules. Ça n’avancerait pas à grand-chose sur le chemin de l’adhésion au bien commun, et cela ne voudrait pas dire que dans une foule, on peut se passer de vivre masqué.e.s, mais ça aurait le mérite de dénoncer l’absurde et de créer une scène collective, qui nous détendrait un peu. Tout autre idée pour garder son calme et communiquer ses lumières, est la bienvenue en commentaire.   

Claude, Alexandre, Elodie, Claire, les quenouilles et moi

Chaque premier mercredi du mois, les quenouilles se retrouvent dans le studio deux de radio Panik et tissent des propos autour d’un mot tiré au sort dans le dictionnaire. Lundi 1er janvier, le mot « parenté » nous a réunies. Voici mon texte, que je publie ici, avant de l’envoyer par email à facebook, bataille à gagner pour supprimer le compte de feu mon père.

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Dans les structures élémentaires de la parenté, un ouvrage de Claude Levi Strauss de 1949, est posée la thèse que toute société se construit sur ces structures élémentaires-là. La parenté. Ce qui nous constitue comme groupe. La parenté, notre rapport au monde.

Levi Strauss était un homme curieux, il fut l’un des pères de l’ethnologie, discipline que j’ai étudié pendant deux ou trois ans au siècle dernier.

Les structures élémentaires de la parenté est une thèse de doctorat remaniée, publiée, commentée, transmise. Lévi-Strauss y décrit ce qu’il appelle les « structures » de la parenté dans les sociétés, c’est-à-dire le mariage et la filiation, basés sur la prohibition de l’inceste. « Par le lien qu’il instaure et par le renoncement qu’il impose, l’échange matrimonial se trouve au fondement de toute société humaine. Il signale le passage de la nature à la culture; il est inhérent à l’ordre social. » est-il écrit sur une page internet qui résume l’ouvrage.

Je fais ici une digression. Levi Strauss est mort, mon père aussi, et je profite de l’alibi pour raconter ma petite histoire qui pourrait rejoindre les vôtres. Quand un père meurt, les descendants doivent accomplir pas mal de démarches pour rééquilibrer la vie de la famille, sans le père qui était parfois celui qui avait ouvert la ligne de téléphone, de qui dépendait la pension de la mère, propriétaire de ci, titulaire de ça. Ma mère s’est débrouillée seule. Elle voulait comprendre ce qu’elle n’avait jamais pris en charge et elle l’a fait. À part la machine à café programmable dont l’utilité lui semble finalement superflue, elle a tout compris de ce qu’il fallait comprendre et a déclaré sans se fatiguer à tous les organismes compétents que la parenté dépendait désormais d’elle. Partout, mon père s’est effacé. Sauf sur facebook. Son profil existe encore. À l’approche du changement d’année, un an et demi après la disparition, j’ai proposé de faire les démarches pour fermer ce compte. Il suffit a priori d’envoyer un acte de décès. Je l’ai fait. J’ai reçu deux réponses d’Elodie (juste un prénom à la fin d’un message) pour me demander d’autres papiers. J’ai envoyé, donc, en complément, un faire-part de décès, où je suis mentionnée, sous mon nom de femme mariée. Mon prénom, Aliette, est bien reconnaissable, et suffisamment rare pour que le lien soit possible. Mais il a fallu encore prouver que je suis la fille de mon père. J’ai envoyé une copie de mon livret de famille. J’y suis mentionnée, mon père aussi. Elodie pourrait sûrement fermer le compte, à présent. Pas du tout. Je prouve ainsi que je suis la fille de mon père, me dit la réponse, mais pas que mon père me donne autorité pour supprimer son compte après sa mort. Tout ça, au bout du troisième message, un argument apparemment irréfutable.

C’est Alexandre qui m’écrit à présent. Inscrit dans quelle parenté, dans quel lien par rapport à Elodie, à Marc, à tous les copines et copains qui nous espionnent, je ne le sais pas.

Alexandre me dit :

Nous acceptons l’un des documents suivants :

– Procuration
– Acte de naissance (du défunt)
– Acte de dernières volontés et testament
– Lettre de succession

Mes pensées vont vers vous et votre famille, et je me tiens à votre écoute si vous avez besoin d’aide. N’hésitez pas à me contacter si vous avez d’autres questions.

Alors, chères quenouilles, je vous livre ici, ce que je vais répondre à Alexandre.

Cher Alexandre, j’ai besoin d’aide pour fermer le compte facebook de mon père. Aide est le terme que vous avez employé, j’estime pour ma part, qu’il s’agit de votre travail de gérer la plateforme et donc, ici, de fermer le compte d’un défunt. Mon père avait trente six amis sur facebook, dont seize en commun avec moi. Il n’a rien publié depuis le 14 février 2015, date à laquelle il a uniquement renseigné sa photo de profil. Alexandre, je vous parle ici au nom de la parenté qui m’unit à mon père, que j’ai acceptée de documenter pour Elodie, sans discuter. Je n’avais pas envie d’écrire une lettre pour vous dire vraiment ce que je pense de vos exigences. Je n’ai aucunement l’intention de vous fournir l’acte de naissance du défunt, allez vous faire foutre. Cette pièce d’identité n’est evidemment pas en ma possession, et je ne vois pas en quoi elle serait la preuve que mon père aurait accepté que je supprime son compte facebook. Les abus de facebook concernant les données partagées, sont établis. Facebook est un monstre protéiforme. Sous couvert de permettre l’amitié et de rendre nos vies poreuses et malléables, tous paramètres dont on peut se jouer, le réseau se donne d’autres enjeux souterrains. Ficher, contrôler, espionner, manipuler à grande échelle. Je m’y sens libre et tant mieux pour celles et ceux qui y florissent, gourous partout, gourous surtout. Merci à celles et ceux qui apportent là leurs arts, leurs folies, leurs luttes et me donnent leur bagout pour vous répondre, Alexandre, Elodie.

Facebook n’est pas un organisme officiel pour exiger des documents d’état civil qui permettent, par exemple, d’obtenir des papiers d’identité. De régler une succession. Vous prenez-vous pour l’Etat ? l’état de quoi ? J’imagine que vous constituez bien peinards des bases de données de parentés, oui. Que la généalogie vous titille.

Alexandre, Elodie, et quiconque de facebook lirait ce message, écoutez-moi bien : je ne demande pas votre aide pour surmonter le deuil de mon père, bande de malades mentaux qui vous posez en soutien psychologique, sans même être capable de faire votre boulot : accéder à une requête qui concerne la liberté ou non à avoir un profil sur facebook. Vous n’êtes pas en mesure de me prouver que la fille que je suis ne peut pas demander la suppression du compte de son père. Ce n’est pas à moi à prouver qu’une fille peut avoir ce droit. Allez vous faire foutre, oui. Je vais publier cette lettre sur votre belle plateforme et jouer des coudes pour que le compte soit fermé selon mon désir. Mon père continue à exister dans d’autres réalités parallèles qui ne vous concernent pas.

Levi Strauss est devenu célèbre, très célèbre, après avoir écrit Tristes tropiques, un livre qui élargit la réflexion structuraliste à d’autres cultures, d’autres pensées, avec l’idée que les structures ne sont pas qu’occidentales, que le monde est un peu plus grand et plus feuilleté que ce qu’on veut bien en voir dans la vieille Europe.

Merci, Claude.

Mais ici, nous autres quenouilles, labo du vivant.e, nous cherchons. Nous furetons et démêlons les fils du mieux que nous pouvons… Et nous écoutons les voix qui viennent nous chanter d’autres leçons, qui nous ouvre les yeux, parfois, sur ce qui se dit entre les lignes des intelligent.e.s. Merci à la parenté structurelle d’avoir tissé des liens entre nous, nousses. Mais ces structures, il ne faudrait pas qu’elles nous emprisonnent.

Je vous propose comme commencement de vos propres parentés à inventer, d’inviter la pensée de Claire Lejeune à venir nous visiter dans le studio. Claire Lejeune, pas de profil facebook, que nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer dans une émission spéciale quenouilles en studio volant à la Bellone. À écouter sur la page des quenouilles sur radio panik. Claire Lejeune, qui écrit que « l’âge poétique doit succéder à l’âge théologique ». jeu de mots pour sortir de ce qui chapeaute et ouvrir à ce qui passe à travers les mots en les laissant se disperser sans forcément les relier les uns aux autres. Sortir de la pensée structuraliste pour sortir des logiques de domination. La structure est une sorte de prison, dorée ou pas, qui peut exiger de toi de prouver ton identité ou celle de tes morts, alors qu’une pensée poétique, une pensée tournée vers ce qui a été laissé de côté, nous amène vers d’autres preuves de nos liens quenouilles. Claire Lejeune écrit : « si la pensée logique se nourrit de durée, la pensée poétique se nourrit de précarité… » Je vous laisse, chères quenouilles, apprécier ce que cela peut signifier pour nos parentés choisies. Proposer la précarité comme modèle à ressentir, à penser, ne pas s’obliger à s’inscrire dans des patriarches-cas qui nous assignent structure et mariage en guise d’ADN social.

Pour finir, je vous propose d’écouter la chanson préférée de ma mère.

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Il y a treize ans tout pile, l’enfant** qui fait la moue sur la photo naissait. Hier, elle m’a demandé comment c’était l’accouchement*. Et ben, comme sur la photo, on était ensemble. (Et comme sur la photo, elle est arrivée, elle a fait la moue et je me suis dit : c’est bien, elle a du caractère.)

* Parce que ce texte n’était plus en ligne, et que ça fait une petite surprise pour l’héroïne ci-dessus dessous, je le republie. Il a fait partie d’un regroupement de récits d’accouchements de blogueuses et blogueurs de l’année 2006 que j’envoie volontiers sur demande. Plein de femmes et quelques hommes racontent des accouchements, ça s’appelle Co-birth. Faites signe si vous êtes curieuse, curieux.

** Bon anniversaire Anouk, j’espère que ça sera sympa, la lecture sur ton téléphone !

After

 

Il y avait une fenêtre ouverte vers l’extérieur, un chemin de sable, un arbre, des fleurs des champs violettes, une mare avec une cane, seule, de profil.

 

Après, l’histoire pourrait bien s’arrêter sans même avoir été racontée, on se cherche et il suffit de pas grand-chose pour ne pas se trouver ; enfant, j’écrivais des histoires de schtroumpfs qui faisaient exploser la planète, j’avais de l’imagination, ça suffisait, pour raconter, mais ça va ça vient les visions, et la planète finira bien par exploser toute seule.

 

On est partis à pieds avec une petite valise et un sac fourre-tout, on avait rendez-vous à 20 heures, j’avais eu du mal à me préparer, j’étais restée les bras ballants devant la valise qui aurait dû être bouclée, le terme était dépassé et la valise toujours en vrac, mais j’étais prête. Ce n’était pas une question de matériel, elle n’était pas née encore, et je réfléchissais à ça, qu’on allait la faire sortir puisqu’il le fallait. Je marchais de long en large et lançais au futur père : un bébé va sortir de moi, quand, et comment, la surprise, mais la surprise, c’était que le bébé ne naissait pas, je recomptai une dernière fois les tee-shirts et la layette avant de fermer le rabat.

 

Il y avait le bruit de l’air conditionné et du monitoring, l’air conditionné berceur et le monitoring un peu nasal, des éternuements saccadés, le chien qui jappe, pas du tout l’idée qu’on se fait d’un cœur qui bat.

 

Après, c’était un retour impossible vers qui j’étais jusque-là, je ne me souviens plus comment, rebondie de l’intérieur, je marchais doucement et comment c’était avant. Parfois je regarde les photos prises la veille ou d’autres plus vieilles, mais tout s’éloigne et reste détaché, c’est autre chose.

 

On m’avait souvent raconté les préparatifs, les préparations, je n’avais pas vraiment suivi de préparation, je n’étais pas trop fan des préparatifs, je faisais de la gym et de la natation, j’avais tellement envie de bouger, les derniers jours de calme. J’avais entendu des histoires d’état d’esprit et de dernière ligne droite sereine quand tu comptes les centimètres dans ton bain, tu parles. J’ai pris le mien en trois secondes, le futur père tapotait sa montre grouille, on ne va quand même pas être en retard, comme si l’heure d’admission était ferme, l’hôpital ce n’est pas l’horloge parlante, derniers jeux nautiques d’une baleine, quand l’instant est solennel mais en fait pas du tout, les seuls regrets c’est peut-être cet état de gloussements perpétuels.

 

Il y avait une petite boîte bien confortable et moi, accrochée à mon monitoring, face à la fresque trompe-l’œil d’une fenêtre sur mare, l’oreille bercée par le chien qui jappait dans mon ventre.

 

Après, j’ai fait un baby blues d’enfer, je ne savais pas ce que c’était, je croyais que le baby blues c’était quand on regrette quelque chose et qu’on ne sait pas quoi faire avec le bébé, mais c’est autre chose, je savais très bien quoi faire et je ne regrettais rien, c’était autre chose, c’était la bébé prend toute la place dans ma tête et inverse les vapeurs de toutes les soupapes affectives, table rase, la bébé a réinventé le monde, c’est violent comme une insomnie perpétuelle sous adrénaline à volonté, c’était très remonté.

 

On marchait vers la maternité et j’avais l’impression que mes pieds faisaient du sur place, un loukoum freiné dans sa course, j’avançais doucement et je disais probablement des choses sur ce qui allait se passer, j’avais encore la bouche pleine de mots sentis, avant les grandes hébétudes post partum, le futur père ne disait probablement rien, des pieds et une rue pour temporiser l’impatience, il fumait une cigarette, c’est difficile de se souvenir d’autre chose que de la chaleur.

 

Soudain j’étais pressée, je tanguais d’un pied sur l’autre tirée vers l’avant par dix-huit kilos de bide, c’était la dernière heure, tout dans le bide rien dans la tête, j’avais attendu jusque-là sans m’en rendre compte et un peu dans les fesses. C’était dépassé. Même en courant je ne rattraperai pas le terme échu, attendant qu’elle nous réveille en pleine nuit., La nuit, seuls les supporters troublaient mon sommeil, je vérifiais qu’elle était toujours là, oui, le terme était dépassé mais elle n’était pas sortie, elle avait le temps, elle allait en prendre pour une certaine espérance de vie grandissante dans les sociétés capitalistes avancées, surtout pour les femmes, elle pouvait bien attendre un jour ou deux, avant de.

 

Il y avait mes jambes à l’air pendant le monitoring, le bébé bougeait bien, on voyait ses mouvements sur le tracé entre les battements, j’écoutais mon enfant chien rouler de tout son cœur dans mon ventre.

 

Après, j’ai perdu la capacité d’être avec les autres, bonjour les amis, de regarder les autres, au revoir, je ne regardais qu’elle parce que c’est la plus, de les écouter, pas seulement belle quand on ressemble à un schtroumpf au regard de braise, la beauté… et le monde, c’est rien.

 

J’avais tellement marché dans ces rues, chaque jour mon ventre était plus lourd. Dès le début, je faisais la grosse, je mettais ma main sur le pli, je lui parlais alors qu’elle n’avait pas encore d’oreilles, c’était devenu une bosse, tête à droite jambes flottantes, tête à gauche jambes de biais et enfin, elle s’était mise en position, je n’ai jamais bien compris comment elle pouvait tenir la tête à l’envers sans avoir le mal de mer, et mon ventre comme ça, lourd, toujours mes pieds voulaient marcher avec une démarche de plus en plus nonchalante, mon corps avait trouvé un nouvel équilibre, le futur père portait la valise.

 

Il y avait le détecteur de fumée qui clignotait au plafond, j’avais roulé sur le côté à cause des sangles du monitoring, quelqu’un riait de l’autre côté de la cloison.

 

Après, il n’y a plus de monde, plus qu’elle et moi, l’été brûlant sous le soleil on marche, c’est un pas en avant de le dire, je n’avais aucun recul sur la situation, la ville est vide et puis on est à la campagne, après j’essaie de raconter ça, mais à part ça, de raconter quelque chose, autre chose, il n’y avait rien d’autre autour, je ne peux plus rien raconter du tout.

 

C’était la chambre, la salle de travail, la sage-femme avait deux trois choses à dire et pour les questions, elle avait les bras bien lisses. J’ai beaucoup regardé ses bras plus tard dans la nuit, jusqu’au petit matin, des prostaglandines à la place de celles qui n’avaient pas fait leur boulot, pour ramollir et ouvrir le col, mes prostaglandines avaient glandé, il faisait chaud, c’était l’été et ses bras étaient dorés, j’avais rarement vu des bras aussi joliment dorés, avec des mains rassurantes, chaudes comme tout, elle posait sa main sur mon ventre, elle pianotait sur les touches du monitoring, elle avait des mains comme sa voix, elle disait qu’elle ne verrait pas naître le bébé, qu’elle nous laisserait au petit matin, mais pour le moment c’était calme, elle se tenait accoudée dans le petit renfoncement qui donnait sur les salles d’accouchement d’un côté, le couloir des salles de travail de l’autre et nous au milieu.

 

Il y avait l’attente qui commençait avec la nuit, l’attente de tous ces petits chiens prêts à venir au monde quand ils auraient fini de japper.

 

Après, je ne faisais plus d’histoire, il n’y avait plus d’Histoire, j’ai passé un mois et quelque plongée dans l’éternité de chaque instant, comme s’il n’y avait plus d’avant ni d’après. C’était le père qui racontait l’accouchement, moi je mentais en atténuant tout de mille degrés, en disant des mots que j’avais entendus dire pour expliquer ce qui c’était passé, c’était magique, c’était le plus beau jour de ma vie, c’était bien, des mots pratiques, je n’aurais pas su quoi dire si je n’avais pas eu ce stock de réponses à ma disposition.

 

Il fallait s’habituer à la petite cellule, ça faisait un peu prison mais avec une fresque et un écran de monitoring, j’avais le temps encore et toujours de contempler cette cane et décider qu’elle avait l’air sotte. Quand j’avais visité l’hôpital, la fresque dans le box représentait un jardin à l’italienne avec des couleurs, pas une mare verte et une cane couleur de brume, j’aurais bien aimé accoucher à l’italienne, j’étais encore capable de mesurer le temps, un bon coup et ça déclenche la sérénade, je ne voulais pas d’un accouchement fangeux.

 

Il y avait le bruit dans l’hôpital, on entendait les femmes dans les autres salles de travail, et leurs chiens, les monitorings avaient tous les mêmes bruits de petits chiens.

 

Après j’étais complètement ahurie avec des éclairs d’énergie fulgurants comme un réveil en sursaut, qui m’électrocutaient comme ça, sauf que je ne m’endormais pas, j’étais tellement allumée que je ne sentais même plus, la réalité ou quelque chose comme ça.

 

Il y avait le lit de camp du futur père, et sa petite lumière jaune, pendant qu’il se brossait les dents et moi qui n’avais plus sommeil.

 

Après, je n’étais plus aux commandes, les pores dans quelque chose de fabuleux, un monde champignon, ça fait bizarre quand plus rien ne compte et pourtant c’est super important, elle était toute neuve et moi il fallait me réinventer.

 

Il y avait la cane qui me regardait dans sa mare.

 

Après, l’attente de sa naissance avait disparu comme le reste de mes histoires, j’avais imaginé une petite fille fragile qu’il faudrait protéger, le reste qui avait pourtant eu une importance cruciale pour en arriver là, c’est un ange diabolique qui est arrivé, un ange chaud, imprévisible, au parfum entêtant de chair fraîche.

 

Le futur père avait éteint la petite lumière jaune mais il ne faisait pas vraiment noir, notre monitoring était enregistré sur un disque dur, je me demandais comment ça allait se passer, les battements de son cœur donnaient envie d’aller plus loin, je me suis endormie, puis réveillée, la sage-femme était revenue plus tard que prévue, bien après trois heures du matin, je ne sentais pas grand-chose d’autre qu’un vague picotement, j’avais eu peur qu’elle nous oublie, bloqués dans cette chambre, rien ne se passait, rien de bien ressemblant à ce qu’on m’avait raconté, je n’accouchais pas encore, tandis que de l’autre côté des cloisons, des gémissements de plus en plus désespérés montaient entre les jappements des petits chiens.

 

Il y avait le cœur de notre bébé, un petit chien qui marche sur le gravier par un jour de grand vent.

 

Après, les regards d’amour d’une seconde qui dure une heure, personne ne m’a jamais regardée comme ça, d’une heure qui dure une seconde, je fabulais, dans le vide et pourtant au fin fond, une reconnaissance, la voilà, me voilà, et d’autres, des regards perçants et accusateurs, elle croyait qu’elle était moi et qu’est-ce que je foutais hors de son corps.

 

Il y avait les monitorings d’une heure qui s’enchaînaient, mais l’accouchement n’avait pas encore commencé, je n’étais pas encore déchirée en deux à l’horizontale faut que ça tire bien fort.

 

Après, elle lançait des regards d’orque prête à tout pour ne pas qu’on la déçoive, j’étais peut-être aussi un peu elle, sauf qu’elle avait de l’ascendant, il y avait une transmission immédiate et comme un mimétisme, elle me copiait et je faisais comme elle, décrété au quart de seconde.

 

Je m’étais recouchée ou bien j’étais sanglée, j’attendais qu’on me libère, ça picotait de mieux en mieux, ça tirait allongeait l’arrière des cuisses et les fesses, par-là, j’avais des élancements et je les notais mentalement comme quelque chose de nouveau, est-ce que c’était ça ? Est-ce que j’accouchais déjà ou bien pas encore ? Dès que les bras dorés de la sage-femme avaient défait le monitoring, j’étais partie marcher dans les couloirs, l’ascenseur vers le rez-de-chaussée, la sortie, une femme courbée en deux s’approchait suivie d’un homme balancier à valises, elle, on voyait nettement, elle était en train, tandis que moi, je sautillais, je sauterellais, je marchais pour ne pas en perdre une miette, l’accouchement péripatéticien, voilà, un pied et puis l’autre, une cuisse et l’autre, aïe ma fesse.

 

Il y avait assis debout couchée la danse pour trouver une position entre les jappements.

 

Après, je ne voyais plus rien, je me fichais des petits détails qui me délectaient la vie d’avant, autour c’était devenu une bulle avec un bébé en vis-à-vis, j’étais ailleurs, depuis, je faisais comme si j’étais là, je fais, à partir de huit heures du soir, j’ai tout arrêté et puis j’ai recommencé, je me mets devant l’écran et je ne vois plus les pixels, ça éblouit, je restais comme une allumée devant le clavier, les yeux écarquillés.

 

J’avais parcouru la nouvelle aile de l’hôpital au pas, les murs blancs et l’odeur, je prenais mon temps, la rampe carrelée de dalles grises, ça sentait la peinture très fraîche, je regardais ma montre pour voir si c’était vraiment long, j’étais la seule sauterelle dans le coin, le couloir faisait une courbe un peu trop prononcée par rapport au reste si cubique, pendant neuf mois l’hôpital avait été en travaux, les services chamboulés, il y en avait encore pour au moins un an avant la fin.

 

Il y avait la marche dans les couloirs en aboyant la douleur pendant que le futur père mettait sa main sur mes fesses.

 

Après, je savais toujours ce qu’elle avait et j’essayais d’expliquer, tout le monde parlait de ce que voulait la bébé mais moi seule, c’était évident, moi seule pouvait le savoir, et parfois je ne le disais pas aux autres, je gardais la bébé contre moi et on les regardait dans une attitude de refus.

 

Il était quatre heures du matin, à peu près. Personne ne regarde l’heure la nuit à l’hôpital, les chambres se remplissent et se vident, les sages-femmes apparaissent et disparaissent, les parturientes prennent leur temps ou le donnent, les bébés sortent un à un du ventre des femmes, dans une atmosphère un peu électrique. On sentait que dans toutes les salles de travail, ça bossait dur, déjà des bébés étaient nés sans doute, j’avais entendu des complaintes inquiétantes, le futur père clignait des yeux contents, pas réveillé.

 

Je chuchotais ça y est, aucune réaction, le futur père clignait. J’insistais. Je sens quelque chose, un œil, je sens vraiment quelque chose, un grognement, c’est des crampes, les deux yeux ouverts me regardaient, on ne se recoucherait pas. On marchait collés comme des sardines sous la lumière crue, j’étais de plus en plus dissipée, des tas de mots sortaient de moi en rapport avec ces minutes qui arrivaient les unes après les autres, pour le moment aucun bébé ne se montrait mais patience. Le futur père était calme et dispos comme un veilleur de nuit un peu fatigué, il me suivait, on arrivait devant une porte, fermée.

 

Il n’y avait pas de pause entre les contractions, c’était parti.

 

Après, quand j’ai recommencé à regarder, le monde avait changé, les voisins sans doute figés dans une petite brouille, ne se parlaient plus.

 

Ça fait mal, c’était une douleur de côté, pas aux centimètres qui restaient bien tranquillement égrenés le long des heures avant l’aube, ça faisait mal mais je ne sentais rien entre les jambes, une douleur qui allait me foutre en l’air et toutes les minutes seraient des éternités de coups tabassés, je ne disais plus un mot mais je me tortillais vers de terre en soufflant mes poumons trop gonflés, j’appuyais sur la sonnette pour annoncer la nouvelle que je souffrais, la sage-femme comptait les centimètres et proposait un ballon pour se balancer, j’essayais d’ouvrir les mains et le visage, mais je ne tenais ni assise ni debout ni couchée, pas pratique pour la vie courante, mais pour un accouchement c’est plus acceptable, si on me coupait les jambes jusqu’à l’abdomen, je pourrais y aller tranquille, ce n’était pas au programme.

 

Et puis, il n’y avait plus rien, le petit chien était devenu un gros loup.

 

Alors, ça se fragmentait, j’avais oublié ce que j’étais en train de faire, c’étaient comme de petites parcelles avec un sujet, un objet, mais pas ensemble, des petites parcelles perdues les unes dans les autres, et non, je ne tiendrais pas, ça se perdait dans quelque chose qui ne ressemblait à rien de connu, j’ai pensé que c’était foutu, je n’y arriverais pas, c’était beaucoup trop difficile, ça avait mis du temps à commencer et tout à coup, c’était beaucoup trop rapide, j’hyperventilais depuis trois heures déjà, il n’était plus question de prendre du recul, je ne savais pas comment respirer autrement, la sage-femme respirait à mes côtés et quand elle était là, je regardais ses bras et je faisais comme elle, j’étais happée par la chose, mais si elle me laissait, j’aspirais l’air comme une malade pour ne pas perdre connaissance, j’avais à peine le temps de m’en rendre compte, je m’accrochais au futur père, je lui confiais deux trois mots aussi vite disparus, pour qu’il partage ma douleur, il écoutait, il me parlait. Parfois, les mots me faisaient mal, je lui disais de se taire, d’autre fois ça m’aidait.

 

Après, je crois que j’ai lu par-ci par-là mais j’ai tout oublié, je ne voyais plus les autres en face, les tableaux aux murs, les plantes vertes, l’un des appartements de l’autre côté de la rue s’était vidé, le monde continuait d’égrener des lumières tamisées sans moi.

 

Alors j’ai perdu un peu la tête et le sens des réalités, ne restaient que des gestes-codes, mes yeux continuaient à parler, c’était l’impression que j’avais, je mettais ma main sur ma gorge pour que le futur père appose la sienne et je respirais dans sa main, je parlais à travers mes pupilles, mais à part ça, c’était plutôt des cris vaguement animal et une attitude de vers de terre, je me concentrais pour respirer dans sa main et pas dans mon ventre, sinon j’allais chercher l’air tout au fond, près du bébé, là où il n’y en avait plus, le temps qu’il remonte jusqu’à ma bouche il était dispersé, je devais me contenter du petit filet qui pouvait atteindre ma gorge et ne pas le faire descendre plus loin dans mes entrailles.

 

Il y avait les compressions dans mon corps qui cassaient la baraque.

 

La sage-femme aux bras dorés faisait des gestes que je voyais sans voir, question de point de vue, je répondais d’un souffle, oui, comme dans un rêve avec de l’écho, tout le monde restait calme et courtois à part ma gueule criera criera pas, le futur père était autour quelque part entre ma main et mon pied, et puis l’autre, tiens-moi la main ou le pied et change, l’autre, je me traînais à moins que soutenue, ce n’était pas clair comment mes pieds et le corps autour arrivait, tiens on arrivait au bain, j’avais visité l’hôpital et pendant la préparation on m’avait dit à un moment il y aura le bain, c’était ça.

 

Après, tout au début de la vie, les bébés vivent tous sur un rythme différent et il faut patienter pour qu’ils s’acclimatent, ça se fait petit à petit, l’apparition de cet être parfait qui se fiche de nos règles de vie les plus évidentes et dont le cœur bat à cent à l’heure.

 

J’étais à mille lieux de ce moment précis plutôt en orbite avec des fouets pitié, immergée dans le bain jusqu’au cou, le futur père appelait les infirmières cinq dix fois, je dégustais la vie de la mère comme une déflagration des membres pas capables d’accoucher tranquilles, il y avait de l’eau bouillante que je versais sur moi et c’était un apaisement, le retour de la conscience grosse douleur un peupartoutonsenpasserait ; des femmes criaient, moi aussi je pouvais faire pareil et je le faisais, encore quelques malheureux centimètres.

 

Je n’y arriverais pas, mais je ne voyais pas de solution, le bébé faisait son boulot et moi j’étais à contretemps, peut-être qu’à un moment il y aurait un miracle, mais j’étais incapable, finies les fanfaronnades prénatales, t’as peur ? Pas du tout. J’ai hâte. J’étais quelque part où le temps ne va pas servir à grand-chose pour faire avancer.

 

Tout le temps on m’avait lavée, sondée, contrôlé l’ouverture, je laissais faire, j’étais à moitié consciente, je faisais ce qu’on me disait, sans parler parfois je gémissais, et je sentais l’énergie s’épuiser, j’allais perdre connaissance, mais non j’étais encore capable sans vraiment, c’était impossible d’avoir de l’esprit.

 

Après, dès la première seconde, elle a braillé son désaccord avec tout, tout, tout ce qui l’entourait, afin qu’on admette un peu avec elle la dinguerie de sa venue au monde.

 

La sage-femme était à genoux à côté de moi qui coulais émergeais dans le bain, c’était une technique, pas du tout au point, elle était à genoux et même elle me parlait, voulez-vous prendre la péridurale ?

 

Il y avait l’engourdissement fantastique à l’aube, je disais la péridurale c’est génial, déjà l’aube sur la mare, tandis que je sombrais dans le sommeil, le petit chien sanglé.

 

Après, le bébé m’appelait. Au début, elle m’appelait tout le temps, elle avait un insatiable besoin de moi, elle n’avait rien compris à sa naissance, sauf que j’étais encore là, moi, et qu’elle pouvait tirer partie de ma présence pour supporter la sienne.

 

Puis c’était encore l’accouchement, mais temporisé, je n’avais pas compris comment pomper dès que nécessaire, mais ça se sentait et je dormais. La sage-femme venait me réveiller pour me changer de côté, le bébé faisait un travail prodigieux, la sage-femme disait les centimètres pour tenir en haleine jusqu’au moment de percer la poche des eaux. Ça ressemblait à du gaspacho, le vernix faisait des grumeaux à la surface ; après le terme les bébés n’ont plus de pellicule sur la peau.

 

Il y avait la cane à mon réveil qui comptait les centimètres, et son dernier clin d’œil au moment de quitter la salle de travail.

 

Après, je ne sais pas, je n’ai rien vu ni entendu à part le tour de France, j’ai regardé le tour de France sans le son pendant les cinq jours à la maternité, le futur père avait allumé la télé un jour en début d’après-midi et oublié de l’éteindre, puis je me suis habituée, c’était un accompagnement, je regardais fixement les fesses des coureurs pendant la tétée, et je pleurais, je pleurais parce qu’ils grimpaient l’Alpe d’Huez, c’était déchirant de les voir, moi aussi j’étais sous une chaleur torride, je mourais de chaud avec le bébé dans mes bras, je les regardais et le public qui les applaudissait, ça coulait de plus belle.

 

Il y avait une nouvelle salle très sombre et bien chaude avec des supers étriers molletonnés.

 

Après, je pleurais et je sentais que ça me faisait du bien, le bébé ne se formalisait pas, d’autres fois on pleurait ensemble, je n’avais plus rien à dire, les étapes de montagne se succédaient.

 

Il y avait la tête du bébé prête à sortir.

 

Après, depuis, c’était présent et c’est passé, je tendais le sein, j’ai acheté une ou deux fois le journal, et retendu, j’ai vu un peu kolanta sans même retenir comment ça s’écrivait, entre deux goulées, ils avaient attrapé des crabes et les avaient cuits dans une grande gamelle, il faut tout le temps tendre le sein, tous un peu malheureux à cause de la faim mais très motivés pour gagner le jeu, je ne comprenais pas bien d’où venait leur motivation, peut-être de la faim, je ne regardais pas assez longtemps pour bien réfléchir à la question, le monde entier se résumait à la faim qui pouvait surgir.

 

Comme un réflexe, enfin la poussée je sentais que c’était faisable, malgré cette bizarrerie vaguement inquiétante, je sentais le bébé arriver et clairement, son volume était, comment dire, je sentais du volume disproportionné dans une région assez étroite, mais la kiné, le gynéco, la sage-femme et le futur père, ils étaient tous très confiants, moi, moins.

 

Il y avait mon challenge personnel entre les jambes ça passe ?

 

Après, je sortais tous les jours plusieurs fois par jour, je faisais semblant d’être moi mais je n’étais plus une personne déterminée avec un passé connu, j’étais quelqu’un d’autre, je ne savais pas encore qui, donc je faisais semblant, je faisais exactement comme il fallait faire dans mon souvenir, souvenir lointain de la vie et des autres, je recopiais des lignes entières qui ont été écrites dans l’instant, je voulais laisser une trace de tous ces moments impossibles qui avaient fini par arriver, c’était moi, encore, à l’époque, la fille qui raconte, j’avais passé des mois à raconter des trucs, et d’autres m’en avaient raconté à moi aussi, toutes ces histoires d’accouchement, on avait bien ri et pleuré en racontant les accouchements, maintenant c’était mon tour.

 

Il y avait quinze minutes pour la sortir.

 

Après, je faisais semblant de regarder les voisins par la fenêtre, je me disais que j’allais vraiment parler de mon accouchement mais ce n’était pas possible, je faisais semblant de donner à manger au chat, je faisais semblant de répondre au téléphone et de raconter ça va, donc je laissais un blanc et j’enchaînais, ce n’était pas trop dur mais c’était long, quand j’étais capable d’aller plus loin dans les confidences, j’ajoutais c’était long mais ça ne m’a pas paru long, non ce n’était pas trop dur, un temps, puis je raccrochais.

 

Il y avait ses cheveux apparus entre mes jambes c’est bizarre.

 

Avant, j’empilais soigneusement mes culottes dans une boîte rose, je me massais chaque soir la plante des pieds, je dormais mon quota de sommeil, les culottes sont en vrac dans la boîte et je ne porte plus que des filets, je m’en fous.

 

Après, ces soirs et ces matins-bienvenue-dans-la voie-lactée se succédaient avec une tendance certaine à l’exagération, premier choix garanti sans colorant ni conservateur, il suffisait de presser au bout pour recevoir le jet.

 

J’entendais regarde, mais je ne voulais pas, occupée, pas vraiment le temps de profiter du spectacle, je sentais un bébé sortir de moi, j’allais pouvoir le dire au passé, je sens ce corps qui arrive, la tête qui descend, j’ai regardé on voyait le haut du crâne, la tête sortie avec les yeux ouverts mais pas de bruit. J’ai regardé dans le petit miroir, très vite le corps suivait, tu verras pas ça tous les jours, et je l’ai vue, les yeux ouverts c’est signé, je l’ai attrapée pour la mettre sur moi, elle était extrêmement lisse et rose, si propre. Il y avait des fleuves de sang chaud au finish. Il y avait.

 

…J’ai regardé le père, la bouche ouverte.

 

Il y avait une personne de plus dans la pièce.

 

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Joirage

 

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Mort, ne marie pas les femmes avec l’éternité

Mort, ne couche pas les corps d’enfants sur les routes

Mort, je te hais pour tes alliances

Tes face à face avec la vermine

 

Une fille qui grandit, quelle histoire

Tu lui donnes des petits pieds menus

Une couette

De la peau qui prend volontiers la poussière

 

Mort, tu ne sais pas écouter les femmes

Ni les enfants

J’ai entendu des chants étouffés

Pendant onze minutes

 

L’enfant fait de la balançoire tant et plus

Monte sur des genoux, coupe une herbe

Tourne sur elle-même

Tant que le temps ne l’a pas attrapée

 

Mort, tu n’es pas une bonne mère

Tu n’as pas compris Semira

Tu n’as pas protégé Mawda

Tu as laissé faire tes maris

 

Et si elle n’en voulait pas des non-dits

De la main qui serre et des voiles couvrants

Et si sa bouche soufflait des bulles d’évasion

Une mauvaise tête bien faite

 

Mort, tu négliges les Panthéons

Des suppliciées

Ton indifférence sera notre loi goujate

Notre baiser d’adieu ?

Un crachat à ta face de coussin

 

Le délire est lancé

Elle sera pleinement vivante

Ses pieds grandis danseront pour rien

N’importe quelle nuit dans une ville choisie

 

Tu tues de toutes tes mains

Mains nues mains armées

Mains seules mains accompagnées

Tu tues

 

Elle n’aura pas toutes les chances

Mais les prendra toutes

C’est une promesse à lui faire

Elle te lance des baisers morsures, si tu veux

 

Mort, si tu crois que les chants se tairont

Pour te permettre de recommencer

D’étouffer Tirer Mentir Ruiner l’avenir

Cœurs stoppés, corps couchés sous des terres vendues

Mort, si tu nous entends,

Dis-toi que nous aussi, nous étouffons

De joirage