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Tous les ans depuis longtemps, j’écris des vœux. En une phrase, une photo, un texte. Pendant des années, c’étaient des vœux uniquement privés. Des cartes plus ou moins kitsch avec un message qui faisait passage. Et puis, j’en ai écrit pour les autres des blogs. Et puis, les réseaux m’ont aussi donné envie de mettre des pierres griz au milieu des autres qui savent savamment souhaiter des trucs. Comptes-rendus des années et promesses à venir, désirs et amours en vitrine. J’aime bien ces places qu’on occupe ensemble, à s’échanger des points de vue qui nous font plaisir, et même si parfois on s’envie, on s’envoie des klash et des conneries s’imposent en diktats, même si tout ce qui se partage est pas le monde dont on rêve, je suis resté.e réseauté.e et fidèle à celles et ceux qui le sont.

La connexion a fini par demander tant d’assiduité que j’ai eu peur un jour, de zapper d’appeler ma mère et mes frères, et d’embrasser Tic&Tac, mes enfants écureuils qui donnent aussi parfois l’impression qu’iels préfèrent leurs écrans à leur maman. J’ai tant misé sur ce qui pouvait se montrer à d’autres pendant tant d’années, mes doigts ont tellement scrollé, que chaque jour, j’éprouve combien c’est devenu compliqué de tenir en place, sans être connecté.e. Je ne sais pas ce que je serais aujourd’hui, sans cette possibilité d’être ami.e.s sans jamais se voir, en cherchant à mettre en scène ce qui fait plaisir, ce qui fait mal.

Un demi-siècle me portera en août. Cette entrée de blog, c’est l’occasion de regarder où je suis, avec qui, pourquoi ? L’occasion de considérer l’intérêt des jachères pour laisser reposer le terrain des connexions.

J’ai aimé l’année qui m’a permis de vivre la publication de « Co-Naître » au cinéma Nova, avec certaines des autrices présentes et d’autres pas loin dans le téléphone, et de « Plier l’hier » grand livre de poésie rose et noire qui a mis vingt ans à voir le jour, plein des dessins de Flise.

En 2022, c’était ça être auteur.e et c’était avoir envie de travailler moins mais travailler plus (dans mon utopie, tout le monde aurait un hamac et un temps hebdomadaire pour faire la sieste dedans) Devenir la co-médiateur.e du festival Fame avec Nouche et passer six mois à courir d’un bureau à l’autre et aimer ça. Et écrire trois poèmes par-ci par-là, et une demande de bourse de vingt pages, énièmement refusée, et un texte « de base » pour Papier Machine, et un week-end pour tenter de se situer dans un poetik gang. Et des mots quenouilles.

J’ai travaillé encore et toujours en confondant tout ce que je pouvais garder dans le trouble de plusieurs plis à prendre et appris. Comment faire écrire et écrire avec et se dire que c’est ainsi que je veux me faire auteur.e. J’ai appris des heures à (s’)habiter comme on peut, et à déménager les bureaux des Midis de la poésie à la Maison poème. J’ai animé une centaine d’ateliers d’écriture et pratiqué au moins deux-cents heures de kung-fu. J’ai passé une année infiniment moins compliquée que les quatre précédentes. J’ai écrit des plannings et testé mille ruses et accepter mille excuses dans le quotidien partagé avec des ados. Je travaille désormais avec Haleh Chinikar, à la médiation, et sa présence me permet de me décentrer et de ne pas oublier que la révolution est un horizon qu’il faut soutenir.

J’ai aimé, j’ai été déçue, j’ai écrit des poèmes de rencontre, je me suis inscrit.e et désinscrit.e des sites où s’envisage la séduction sous des paramètres tordus et sincères à la fois. J’ai croisé là d’autres addictions à tendance mélancolique, j’ai eu des rendez-vous et des fous rires. Et comme le grand amour c’est celui que tu te portes à toi-même et qu’il manque parfois de crédibilité, j’ai accepté chaque minute où rien de ce qui était autour n’était juste. Et l’amour, il s’engouffre malgré tout, malgré toi, malgré lui.

Chaque jour apporte sa leçon de bons sens pluriels et contradictoires, une vérité, une envie de justice, une horreur en chassant l’autre sans possibilité de réparation.

Qu’est-ce que c’est qu’une année réussie ? Une où tu pleures moins que tu ris ? Une où tu aimes plus que tu hais ? Une qui ressemble à la première phrase du Discours de la méthode, de René Descartes ? (Pitié.)

 « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée car chacun pense en être si bien pourvu, que celleux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’iels en ont. » Cette phrase, je l’ai toujours trouvé incompréhensible. Je sais qu’elle veut dire que les humain.e.s sont pas d’accord sur ce qu’est le bon sens, ce qui pose pas mal de problèmes de valeurs et de modalités pour envisager des actions collectives. Descartes écrit pour penser le contraire, justement. Une façon d’être au monde qui dit que la raison c’est un truc individuel, mais son livre est écrit et publié en français, dans un temps où le latin c’était la langue des savants, afin d’« être compris des femmes et des enfants ». Ce truc individuel n’est pas réservé et inaccessible. Le livre contient quatre maximes que tout le monde pourrait suivre, et voilà la méthode. Le texte est court, plein de thèses à foutre à la poubelle (les humain.e.s comme maîtres et possesseur.e.s de la nature, on n’en finit pas de payer les conséquences.) Mais la démarche reste quelque chose qui m’a permis de ne pas me laisser noyer dans le bain dans lequel j’ai grandi et de comprendre qui j’étais.

J’y pense aujourd’hui, pour renouveler les vœux de connexion et d’engagement pour pas juste dire : 2023, tu iras où tu veux sans moi. J’ai fait le vœu de moins publier de contenus rapides. Me ranger des bacs à grains de sable qui s’écoulent sans que jamais le sablier ne soit vidé.

Vers vous, je m’engage à ne jamais oublier que nos bons sens sont pas raccords, et contre Descartes et d’autres que j’ai croisés sur ma route, amenés comme seuls guides du monde qu’on connaît, je renvoie là où j’ai appris à être en vie.

Un bouquet final de 23 hyperliens consultés en 22*.

Répète avec moi : y en a marre

Découvre Yvonne Sterk par Milady Renoir

Cours écouter Soledad Kalza et Sina Kienou

Respecte Viola Davis the woman king et bien plus

Podcast Mémoires de Juliette Mogenet

Admire les collages de Norma Berardi

Prends une leçon d’architecture et de futur avec Alyssa Amor Gibbons

Continue à lire des livres de la maison d’édition le port a jauni

Clique sur la vidéo pour pas oublier Christophe Tarkos

Reste fidèle à la revue Papier machine

Dis-toi que la vie c’est comme les dessins de Gwen Guegan

Chante les chansons que mes frères m’ont apprises de Chloé Zao

Fais ton way avec Nina Simone et son My way

Cogite avec Maggie Nelson pour chanter la liberté

Appelle-moi poésie

Apprends de Xeno exhibitions

Podcast vivons heureux avant la fin du monde

N’oublie pas qu’Only voice remains

Crois en la fée du Mile end  

Rapproche-toi de Kathy Acker

Apprends de Réjane Senac

Oublie Descartes et cherche la méthode avec les glorieuses  

Admire Mahnaji et ses urbex

* Cette liste n’est pas un modèle et pas la seule possible. L’ordre des liens est aléatoire.

#bizgriz

 

photo (c) https://mathieufarcy.com/

situations

On prend des cours de tout et on emballe sa vie avec du tulle, certain.e. se cachent du passé, on ne porte pas d’alliance, on n’a pas recours au chantage, on se contacte pour rire, on reçoit des flops, on n’essaie pas de comprendre qui cherche l’amour, qui a des besoins, du soin, qui sort du lot. On scrolle comme des fo·lle.u.s.

On a l’air grand·e. on a l’air de sortir de nulle part et pas l’air du tout. On a l’air d’aimer la papèterie ou de passer sa vie sous les cocotiers, on professe le port de la barbe et l’envie de ken, on a l’air bizarre et pas gêné·e de l’être. On a l’air fièr·e de trop de vie qui concerne l’envie, on écrit un profil, on envoie une intro, on triche sur son âge ou pas, on triche sur sa calvitie, sa netteté, sa capacité à aimer, à craindre, à regretter. On a l’air d’un.e ancien·ne amant·e.

On va à l’hôtel favori avec des mots et des choses genré·e·s à disposition. On a l’air fort·e. On a l’air d’attendre. On a l’air foutu·e. On a l’air facile à obséder. On a l’air vivant·e. On a l’air de bouger sans se questionner sur ce qui nous ferait plaisir.

On est des grand·e·s enfants et on sait comment résister. On sait que les chips seront partagées. Que les sodas nous agacent. On sait parler de fruits et légumes. De véganisme concerté. On sait courir après soi-même pour pas courir après l’autre. On sait sourire à chaque chance. On sait que les hormones sont capables de nous jeter dans les bras les un·e·s des autres. On sait donner un coup dans les boules de l’adversité et obtenir le succès.

On sourit. On fait abstraction de ses fêlures et on donne le meilleur de soi-même, on donne l’envie, le change, on change la donne, on fait tapisserie et on sait que l’envie est devenue la sœur du caprice. Sa cousine. Sa complice.

On n’a pas la bonne pioche, on constate la pénurie, on s’agace du factice, on oublie de répondre, de prétendre, de voir plus loin que le coin gauche, toujours à gauche, on oublie la possibilité d’une rencontre, on a mieux à faire, un travail qui donne des ailes, une vie centrée sur ce qui on est.

On lapide sa fierté, on récuse toute dignité, on regarde loin et on voit pas le problème, on regarde près et on voit pas la solution, on couche sans bonheur, on calfeutre l’emplacement de son cœur, on garde son sens de l’humour, on évite les compliments, les explications, les complications, tout est instantané, chevauché, destiné à s’estomper. On compte sur nos mains pour attirer nos bouches, nos bouches pour attiser nos tripes, nos tripes pour pactiser.

On a des choses à raconter.

iel

Comment je suis devenu.e iel et qu’est-ce que ça engage de moi face aux autres ?

L’intimité, c’est quelque chose de bien enfoui dans une vie. On croit qu’on sait se dire, et j’ai souvent essayé. Mais tu connais la théorie des icebergs et de leurs faces cachées. Tu vois de toi, comme les autres, ce qui dépasse et quand tu veux creuser, tu risques le naufrage. Comment tu t’aimes et t’es aimé.e, ta vie, le cadre que t’as plus ou moins choisi ; plus tu creuses, plus tout ça se colle et se décolle et change de gueule. J’ai rencontré beaucoup d’humain.e.s qui semblaient bien dans leurs baskets et pas trop perché.e.s ni trop abîmé.e.s, mais depuis quelques années, ça passe d’une vérité à l’autre. C’est plus juste la bonne enfance et le kif d’être là et la curiosité et la capacité à s’épauler ; et l’envie de mettre des paillettes dans les journées, qui fondent des unions qui sont une somme d’unités.

Moi aussi, j’ai changé. J’ai perdu un frère et je savais plus qui j’étais. Le monde que j’habitais m’a semblé en toc sur bien des points. J’étais entre deux, trois mondes. Tous semblaient proches. Certains, habités avec des émotions et des envies, dont j’avais perdu le goût. Le deuil de mon presque jumeau m’a enlevé la capacité de me projeter.  

J’ai vite compris que celle qui existait juste avant, ne pourrait plus faire semblant de rien.

J’avais jamais pensé à mon pronom comme à un choix que j’aurais, une question à me poser. J’avais grandi en elle. La binarité est un monde qui offre des solutions simples.

Je vais pas te dire que cela m’a plu, à six ans passés, de comprendre que je ne pouvais pas être un garçon. Je me souviens très nettement des moments où je suis devenu.e elle. Pas forcément une évidence. Je n’en ai jamais parlé. Y avait pas besoin.

J’étais une personne qui souffrait pas de discrimination et que personne empêchait de respirer tranquille.

Barbatruc parmi les autres qui savent que nos corps et nos cœurs sont des formes qui ont de la plasticité, de la capacité à bouger, se déformer, devenir.

Après la disparition, j’ai senti que j’étais plus capable de me restreindre. Et puis, on le dit, les défunt.e.s ont leurs spécialités. Celle de mon frère a été de pas s’éclipser complètement. Il est parti trop vite et je pense qu’il avait besoin que son âme fasse encore un peu partie des vivant.e.s.

Je tape dans le moteur de recherche : « devenir iel ». Je clique sur quelques articles de vulgarisation sur la non binarité. Je lis l’importance de ce pronom pour la transidentité et la possibilité de l’adopter en gage de solidarité. Je lis et même si je connaissais cette origine, cela me semble important de rappeler d’où vient la pensée queer, de savoir ce que je dois à qui.

C’est pas possible de tout catégoriser, tout binariser. Moi, je peux plus. Il a fallu des courages, des obstinations, des discriminations, des crimes et des étapes difficiles pour que d’autres, comme moi, puissent endosser le pronom de leur choix, sans que personne ne vienne nous demander des comptes.

Un pronom arrive, tu l’entends, et un jour tu sais que c’est le tien. Quand tu l’énonces, tu peux dire quelque chose que tu voulais pas cacher, mais que pendant longtemps, tu pouvais pas montrer. J’ai bien aimé être iel sans le savoir. Me dire : fille c’est pas que ça. Garçon, c’est aussi là. J’ai fait le maximum, je crois, pour me capter dans une vision qui prenait de la distance. Pour pas faire genre. Me dire : je suis quelque part au milieu des autres et ça me porte. Et c’est peu arrivé qu’on me reproche de pas être dans la bonne case, même si je sais les efforts de conformité que ça m’a demandé.

J’ai adopté iel en un clin d’œil, pendant un tour de table où chacun.e devait préciser son prénom, son ou ses pronoms. J’ai tout de suite su ce que je voulais répondre. J’ai eu une minute pour me décider à le faire vraiment. Je sais que j’aurais pu changer de pronom plus tard. C’était la première fois qu’on me posait la question, plutôt que me donner la réponse. Personne ne me jugeait et n’exigerait que je me justifie. J’ai répondu, j’ai rougi, et le tour a continué. Le lendemain, j’ai reçu un message de soutien. Générosité trans que je n’oublierai pas.

Depuis, chaque fois qu’on m’a reposé la question, j’ai pu répondre avec un peu plus d’assurance. C’est plus la face cachée d’aucun iceberg, mais une comète qui a encore des orbites à explorer.

Ce texte, je l’ai écrit pour remercier et dire autour : il y a des questions qui ne sont pas assez posées.

Je n’avais pas mesuré à quel point cette question si simple était bien plus qu’un détail.

Qu’elle est longue, l’aventure de se chercher.

Merci à vous, les personnes trans que j’ai rencontré.e.s qui faites attention à ce que chacun.e puisse le faire.

c’est l’anniversaire de cachalot

Cachalot, je l’appelle encore comme ça. Cachalot a 14 ans. Je lui ai donné la vie, enfin c’est ce qu’on dit, parce qu’en vrai, il m’a rendu avec intérêt tout ce qu’il a reçu. Cachalot sait vivre. Plein de gens disent avoir ce talent, mais lui. C’est sa classe. Je crois que mon fils a des pouvoirs. Je crois qu’il est plus sage que le Mahatma Gandhi. Je dis pas ça pour lui foutre des missions qui sont pas les siennes. Mais comme c’est son anniversaire : lumière. Et hommage. Souvenir. Avenir. Tout pour Cachalot. Et ce qu’on lui donne, Cachalot le rend. J’ai enregistré en audio, en cliquant, un texte qui raconte sa naissance, publié dans « l’arcane de la force », un livre collectif du Fiestival 11 publié par maelström reévolution.

C’est bien de revenir aux origines du cétacé. Une histoire. Et pourtant, aujourd’hui qu’il grandit et depuis le premier jour, il a tout le temps dépassé les récits sur lui. Il s’en fout des mots qui disent trop vite ce qu’il vit lentement.

Je viendrais sûrement encore écrire des mots. Ou pas. J’ai pas envie de raconter la vie de celui qui sait la vivre. Cachalot a 14 ans. Fais-en ce que tu veux. Lui, il va maximiser sans emphase.

#bizgriz

« La vie vous joue un tour, il suffit de s’y faire, on ne sait pas très bien à quoi. Une gueule qui vous croque sans vous broyer. La mise au point d’une force plus affirmée, qui projette le corps accueilli dehors. Lui, le bébé, éjecté comme quantité négligeable, ami des mauvaises surprises et des erreurs de parcours, tout petit caprice de la nature, qui résiste. »

le mot souvent #quenouilles

Les quenouilles c’est quoi ce mot souvent ?

On est dans la tautologie ou quoi ?

La tautologie de quoi ?

De moi ? de toi ?

De la vie qui fait sa magnanime capable de répétition ?

Souvent qui tient ses promesses ou pas ?

J’ai souvent dit je t’aime

J’ai dit souvent j’peux pas j’ai piscine

Et j’avais piscine et j’aimais

Ça dit quoi de dire souvent ?

Ça dit quoi de quoi de dire souvent ?

J’ai failli pas venir

Alors que je viens souvent aux quenouilles

Et que j’vais plus à la piscine

Parce que souvent, aujourd’hui j’ai envie de silence et souvent j’ai pas envie de faire encore la liste des vouloirs pouvoirs avoirs contre avoirs et mise en demeure d’être régulière

D’être singulière

Souvent je suis en retard

Souvent j’étais ailleurs

Souvent je serai pas prête à voir ce qui souvent se transforme en grosse merde de la manipulation de personne vers tout le monde

Souvent y pas d’coupable

Et souvent on en désigne

Souvent tou’le monde est coupable

Et va falloir souvent se le dire

Que c’est nous les souvent

Aussi

J’ai failli venir sans

le mot

Avec une évocation latérale

Un décalage

Un saut de puce vers le conjoint qui reformule mieux l’impression et lui permet de pas se perdre dans le bateau

J’ai failli venir avec Maria Zambrano.

J’ai failli lui laisser l’entièreté de la parole prononcée.

Je vous livre un morceau

qui cloue le bec à souvent

« j’entends par utopie la beauté irrésistible et aussi l’épée d’un ange qui nous pousse vers ce que nous savons impossible »

Ecrit-elle dans « philosophie et poésie » un livre qui a eu plusieurs naissances illégitimes avant d’être oublié, écrit par une femme oubliée.

Souvent, les femmes sont oubliées

Souvent, les femmes font des belles phrases.

Souvent les livres sont là.

Souvent, j’ai cherché dans les mots ce qui n’existait nulle part ailleurs

Un chlore qui brûlerait pas les yeux

Alors, le souvent guide ou tyran ?

Cliché ou avant-garde ?

Souvent j’ai vu qu’il y avait pas de présent

Et souvent j’ai compris qu’y avait que ça

Alors ?

Souvent nous arnaque et nous rappelle que pour performer

Suffit de se souvent-nir

De se souventinventer

De se bouger souvent

Y a les as du souvent

Qui savent mettre les petits plats dans les grands

Souvent tu as compris que c’était entre tes mains et sous tes pieds

La terre qui souvent n’a pas de frontière

Mais souvent elles sont là

Souvent on a demandé grâce

Et souvent ça n’a servi à rien

Souvent se mouille et pourtant il s’engage pas

Souvent c’est pas toujours

Souvent reste dans son coin

Qui a du temps à perdre avec ce qui est partout sans être fiable ?

Je te dis : t’es qui ? tu réponds, je suis souvent.

Et j’en sais rien, du coup, de ce qui.

De ce qui s’esquive.

Souvent t’as pas envie.

Souvent t’es lourd.

Souvent tu m’as énervée.

Le pré-gazon #quenouilles

Je ne viens pas dire que je chéris le gazon et comment ou non, je m’épile la chatte. Je vais pas vous dire que les prés sont des lieux clefs et que ça manque de prés et de gazons dans la ville. Je vais pas vous dire comment chaque herbe est mise à contribution pour faire genre : on est green, on est pas washé, on va la protéger la terre et la laisser un peu décider comment elle s’épile ou pas et si elle veut être chatte ou chienne.

J’habitais à Dublin, il y a seize ans. Mon pré-gazon, c’est cette ville, pleine de parcs et d’herbe très verte. Tu peux voir là-bas tous les gazons les plus fous, tout le monde sait le faire pousser. Je dis ça et je m’en fous si c’est vrai ou pas.

L’esprit pré-gazon c’est celui qui te donne envie de te coucher sans te justifier. Quand j’étais à Dublin, souvent, la ville était en effervescence, parce qu’il y avait des matchs de rugby à Lansdowne road, un vieux stade qui a été détruit depuis. Vous savez les Quenouilles, comment les urbanistes et les décideurs abandonnent les vieux hôpitaux et les vieux gazons des villes pour développer des projets qui se la pètent accessibles en voitures only.

J’ai écrit un jour un texte en hommage à ce stade qui était en mauvais état, mis au rebut pas longtemps après. J’avais eu l’occasion d’assister à un match dans les gradins en bois qui vibraient de partout quand les supporters lançaient leurs clameurs. Ce stade était la fierté des Irlandais. Là-bas, y avait l’impression d’avoir surmonté vertement la domination anglaise, et tout ce qui avait permis ça, était hyper investi. Avoir une équipe qui gagnait au rugby permettait de dire : c’est fini de nous piétiner. 

Un truc qui m’a souvent fait peur, au foot, c’est comment deux équipes s’affrontent sur l’herbe. Ça remue des haines et parfois ça pète, alors que l’idée n’était-elle pas de courir sur l’herbe ensemble, avec des buts, certes ; mais pas forcément des gnons ? Au rugby, de ce que j’ai vu à Dublin, l’idée restait toujours de sillonner le gazon, et quoiqu’il arrive, de pas se la péter, la gueule. J’ai eu l’impression d’apprendre des Irlandais une forme de résistance très forte. Très amicale, aussi. Il a fallu que les Anglais dépassent des bornes de beaucoup, pour que l’idée émerge chez les opprimé.e.s d’utiliser la violence en réponse à la violence. Il y avait un but très clair : dire non à l’oppression quotidienne de la population irlandaise et récupérer son pays. Cette question de la violence est une obsession, les nuits où je ne dors pas. Comment les humain.e.s l’utilisent. Il y a les forts qui détruisent et il y a celles et ceux qui résistent. C’est rare de faire partie des deux camps et c’est un choix pour chacun.e. Qu’est-ce que tu veux protéger ? Quel terrain ? Tu fais quoi sur la pelouse ? Tu passes quand le ballon aux autres ? 

…Cinquante cinquième minute, le public chante la marseillaise, les bleus ont une tenue un peu moins bleue qu’avant alors que les verts sont toujours bien green.

Il paraît qu’un rugbyman mange 8 000 calories par jour, ça fait 333,3333333 à l’heure, ce qui représente à peu près 100g d’avoine, ce n’est pas énorme. L’arbitre siffle, il donne les quatre commandements de l’introduction en mêlée, et c’est parti pour les corps ensemble.

Tout à l’heure j’ai vu le taoiseach, et un essai français de Vincent Clerc. Un essai, c’est quand un joueur se jette par terre avec le ballon, ça paraît impossible à réaliser et pourtant, l’exploit revient plusieurs fois ; le taoiseach, c’est le premier ministre irlandais, et malgré quelques casseroles, le taoiseach a été réélu il n’y a pas très longtemps. O’connell va s’asseoir à califourchon sur un petit banc, on a descendu baggot street pour boire de la bière et manger des merguez, on a suivi la marée verte jusqu’à Landsdowne road, on a reçu des saluts parce qu’on est en bleu et que c’est comme ça qu’on fait ici, on te tend la main et si possible on t’offre à boire, si tu fais partie de l’équipe adverse. O’Connell est expulsé.

O’connell street, c’est la rue préférée de ma mère à Dublin, la rue de la rébellion, la post office a été le siège des affrontements pour dégager les Anglais, l’arbitre du match est anglais, et la République a été déclarée. Le ballon doit respecter cinq mètres, c’est la règle, j’écoute bien attentivement, je ne suis pas tellement au point sur les règles. 

Je connais le nom de quelques joueurs. O’driscoll, le sex symbol à dublin, prête son visage à des pubs pour vendre des tas de choses que tout le monde a envie d’acheter, je ne crois pas qu’il y a de rue O’driscoll. 

C’est la mêlée,  filmée de haut, ça fait comme une grosse araignée bicolore un peu saoule qui se démembre, il faut fléchir et synchroniser dit Gillardi, et c’est l’essai, (un essai ce n’est pas un essai, puisque c’est réussi, le rugby a sa logique.) C’est l’essai et la liesse, t’as le droit d’essayer de liesser tant que tu laisses les autres essayer d’avoir leurs liesses à leurs tours.

Soixante huitième minute, les textos fusent, game over well done no argument, Paul Sheeran est toujours très fair play, Ronan Gallagher va sans doute s’y mettre, Simon Kelly reste silencieux. Soixante dixième minute, l’arbitre Monsieur White laisse l’avantage aux Irlandais, on texte à Paul Sheeran pour savoir pourquoi le coach ne fait pas de changement du côté irlandais, réponse : because he put money on France. Les Irlandais font beaucoup de paris alors c’est peut-être vrai, qu’il a parié sur les Français, le coach irlandais. Le ballon ovale continue à rebondir entre deux passes en arrière, mais il y a un en avant, et c’est la pénalité. Quand on se concentre un peu, ça prend son sens, Damien Traille va s’asseoir sur le petit banc, il n’y a plus de textos, l’arbitre siffle et récupère le ballon, ça lui fait un souvenir. Je n’ai pas vu venir la fin.

Ce texte a été dit à l’occasion de l’émission de radio « les quenouilles » du mois de janvier 2022.

https://www.radiopanik.org/emissions/les-quenouilles/les-quenouilles-pre-gazon/

Résoluvélation(s)

Une année de plus qui a miné la terre

Des jours à faire comme si

Des jours à faire comme ça

Il y avait des spécialistes du temps à fabriquer du futur

Et d’autres qui ont pas décollé du passé

L’année plus un qui augmentait rien

On lui doit quoi ?

Y a des années poubelles

Et d’autres abeilles

Mais c’est pas facile de trier les années mieux que nos déchets

J’ai dit à Léïla le 31 : on peut pas la biner

L’année 2021

Nacera est née pour nous

On a profité de chouettes courroux

Tant de trucs ont percé nos cœurs

Des aiguilles et des bonnes heures

Nos cœurs sont pas sur terre pour rester tranquilles dans nos poitrines

Pas pour être apaisés du matin au soir

L’année s’est terminée

L’année à faire des mines oui

Taire les mines on peut aussi

Un certain rapport au silence s’est imposé

Une année de plus qui faisait l’unique

Pas plus longue ni plus courte qu’une autre

Trois cent soixante-cinq jours à dérouler

Avec des heures qui mettaient des pâtées dans nos gueules

Et d’autres qui lançaient des perches vers nos doigts pour les allonger

L’année haricot magique

Mauvaise herbe

L’année qui t’explose à la gueule

Mais c’est comme la révolution

Tu te dis : cette année-là, elle a permis de plus faire comme si

Plus faire comme ça

2021 t’as été contrastée

Tu m’as donné beaucoup et pris énormément

J’ai eu l’impression d’atteindre la fin

De comprendre qu’elle était tapie partout

Dans les plis de nous qu’on a pas forcément voulus

Et tant mieux

Tu m’as appris à aimer la mort, la vie et les engrenages

Y a pas de petite résoluvélation

J’essaie de trier ce qui m’entoure pour pouvoir le dire sans laisser plus de bordel

Qui minera la terre

Y a pas de petite résoluvélation

Mais y a des jours pour trier et des jours pour biner

Et même si la terre est moche

Et qu’elle en a marre qu’on vide sur elle nos poches

Elle continue de tourner

La résoluvélation c’est ça

Faut continuer à tourner en rond

Et à déminer ce qui se termine

Faut doubler les mises

Et chercher ce qui compte

La résoluvélation est pas loin

Du tas de jours à découvrir

Et à trier sans se fatiguer

Pour le recouvrir de

#bizgriz

Moteur

Marina Tsvetaieva a dit :

 « L’avenir est peu accommodant

Où est-il, le moteur qui mène au passé ? »

J’ai passé mon permis un peu tard, selon les us de ma famille. Ma mère a commencé à conduire à treize ans. Mes frères à seize. J’avais déjà une vingtaine d’années quand je m’y suis mise. J’avais quitté l’Alsace avec un type que j’appellerai ici « le néfaste de merde », mais à l’époque, il était le fardeau que tu portes, le moteur qui t’emmène jamais où tu veux mais que veux-tu ? T’as signé un contrat où tu t’es fait arnaquer et donc, t’attends le moment où la rupture sera possible. Le néfaste de merde avait son permis, lui. J’ai souvent rencontré des hommes qui avaient leur permis, et qui donc, empêchaient les femmes de conduire. Je m’en fichais, je préférais le train.

Le néfaste de merde conduisait et si on s’était pas retrouvés dans un village de Provence, lui avec les sous que ses parents lui donnaient gentiment chaque mois et moi, avec le magot des ménages que j’avais fait aux quatre coins de Strasbourg ; il aurait saboté mon projet de permis. Le moteur, c’est celui qui décide pour les autres. Le moteur, c’est celui qui fonce et tant pis pour les fausses routes ou les déceptions. T’es embarquée, et c’est pas toi qui conduis.

On était à Eguilles, ce village que j’aimais beaucoup. Là, les virements mensuels de papa/maman lui arrivaient et il pouvait acheter du rosé, de la pizza, du chèvre au marché. Mes économies, elles, auraient une fin. J’ai cherché du travail et j’en ai trouvé. Une société de nettoyage qui s’appelait « onet », embauchait. J’ai tout de suite adoré le patron. Il parlait dix fois plus lentement que moi, et c’était le roi pour me proposer les chantiers les plus aléatoires. Une résidence qui venait de se construire, où je devais nettoyer dix cages d’escaliers, avec des portes qui grinçaient et du vent, tellement de vent, que c’était clair que l’endroit était invivable, mais un entrepreneur avait tout misé pour construire. Un immeuble au cœur d’Aix. Une sorte de squat. Il n’y avait pas d’électricité dans la cage d’escaliers. Pas vraiment de matériel pour nettoyer. Contrastes des offres et flegme du patron. J’ai commencé à travailler, et ça défilait, le paysage à travers les vitres de la voiture pour découvrir les clients. Il fallait trouver une solution. Le patron avait dit : tu devras être autonome pour les déplacements.

Le néfaste de merde était radin. Donc même s’il ne voulait pas vraiment que je conduise, c’était pire d’envisager de payer quoi que ce soit pour moi. Je me suis inscrite pour le permis. Moi aussi, j’allais conduire et diriger un moteur. Je crois que je m’en sentais incapable, mais je l’ai jamais dit. Ça ne m’intéressait pas tellement d’avoir ce pouvoir et je pensais que c’était très compliqué d’être statique au volant d’un truc qui fait des tonnes et qui roule. J’aime le mouvement ressenti. Les voitures, ça bouge mais tu ressens rien, à part si tu roules trop vite. Tu peux tuer des gens très facilement, avec une voiture. Les insulter. Faire du mal. Alors bien sûr, y a les milliers de kilomètres que tu vas enquiller pour traverser des mondes, y a les défis pour contrer les néfastes de merde et la possibilité de nettoyer des cages d’escalier aux quatre coins d’Aix qui brillaient dans le pare-brise de l’AX. Donc j’ai pas dit mes peurs et j’ai passé le code. J’ai réussi. C’était encourageant parce que les questions sont formulées de telle sorte que t’as à chaque fois une chance de te planter parce que tu ne comprends pas ce qu’on te demande.

J’ai commencé les leçons de conduite. On te dit de t’asseoir au volant d’une voiture et d’appuyer comme ça et comme ça sur les pédales et tirer et pousser le levier de vitesse et les mains sur le volant à dix heures dix et regarder devant mais aussi sur les côtés. Et tu le fais et tu cales. J’avais toujours peur de caler, je n’aimais pas le point de patinage, je détestais l’échec, y avait tant de moments plus gênants les uns que les autres où t’es dans le trafic à Aix sur la Rocade et tu roules comme une patate. C’est nul d’apprendre à conduire adulte. Ma mère avait raison, à treize ans, c’est bien. Elle piquait la bagnole de ses parents quand ils sortaient. Elle avait l’impression de vivre sa meilleure vie alors que moi, j’avais honte d’apprendre à conduire.

Mais je voulais être moteur de ma life et nettoyer des cages d’escalier en Provence. Fallait ce qu’il fallait.

Le moniteur d’autoécole ressemblait à Socrate. Il était vieux, chauve, pas beau. Le regard globuleux. Il portait des vêtements usés sans forme. Croyez-le ou non, j’ai tout de suite senti de la tension sexuelle avec lui. Pas qu’il me branchait. Non. Y avait un truc dans l’air entre lui et moi, qui me donnait envie d’aller aux leçons de conduite. J’avais honte de pas savoir conduire la voiture mais pas honte de désirer le Socrate de l’autoécole.

J’ai passé la conduite quatre fois. Je sais pas si j’étais nulle. Probablement. Je crois que Socrate était un bon moniteur, mais par contre, je suis sûre que tout ça, c’était aussi la faute à la corruption. T’as une jeune femme qui veut absolument son permis et qui paie des leçons et qui paie l’examen, et qui échoue et qui repaie des leçons et qui repaie l’examen et qui échoue et qui repaie des leçons et qui repaie l’examen et qui échoue et qui repaie des leçons et qui repaie l’examen. A chaque fois, je disais : faut pas m’inscrire si je suis pas prête. Mais en vrai, ça permettait de gagner des sous à des personnes. J’en ai un peu voulu à Socrate, et du coup, je lui ai pas donné mon corps. J’ai quitté sa compagnie de mec qui appuie sur les pédales quand tu freines pas et pousse le volant quand tu braques pas. Sans t’empêcher de le faire.

Je me souviens plus très bien de comment tout s’est enchaîné, entre le permis, le boulot, les études, l’emprise et la certitude que bientôt, je serai mon propre moteur.

Seule.

Ça a pris quelques temps, et c’est là que je voulais en venir. Quand y a quelqu’un qui veut te diriger, et qui n’hésite pas à t’intimider, à te faire du mal, à t’utiliser, à te diminuer à tes propres yeux, pour être sûr que tu t’écrases, ben c’est pas simple de dire : ah ouais, je suis moteur, j’ai moteur, je m’en fous de vivre dans un monde où je dois payer quatre fois mon permis et nettoyer des cages d’escalier aux quatre vents pour avoir l’impression de pas me faire embarquer trop loin dans la merditude. C’est pas simple, d’être son propre moteur. Et quand nous le sommes, nous autres qui avons la possibilité de rouler vers des ailleurs où les Socrate nous font de l’œil globuleux sous les carrosseries ; soyons attentives à celles qui se cognent à force de faire du sur-place.

Le silence, c’est pas lui le moteur.

Ce texte a été dit pour l’émission quenouilles du 1er décembre 2021.

https://www.radiopanik.org/emissions/les-quenouilles/les-quenouilles-moteur-trice/

Le mot ascète

Je ne cherche plus l’ascète. Je ne prie qu’en coup de vent, quoique volontiers. Plus l’ascète qui prend aux tripes parce qu’enfin dégagé de son isolement peu choisi. Ascète à l’adn conjointe, tu as vécu entre des murs que je ne voyais pas. Ascète malgré toi, malgré ce qui aussi, était ton épiphanie parmi nous : les engrenages de ta vie, que tu faisais tourner, non sans souffrance.

Tu as été l’ascète qui s’inflige le secret, pourvu que personne ne sache que tu vivais pas comme il fallait. Tu jouais pas le jeu, et plus tu t’isolais, moins tu parvenais à faire de ta vie un empire dans un empire.

Ici, une référence à Spinoza : l’empire dans un empire, et son invitation à se penser comme substrat d’une substance unie, pas de coupure, de la matière à partager. Et même si c’était ton truc, la pensée qui rassemble, qui entraîne sous d’autres auspices que sa gueule, on peut dire que tu as embrassé l’ascèse avec plus de talent que l’assemblage.

Tu as fait l’ascète. L’ascète qui s’entête.

Ta tête qui oublie que rien de ce qui tue ne rend plus fort.

Faites l’ascète, cette injonction bien martelée, fut pour moi ton acte de décès, elle rejoignait trop bien celle de ton addiction : confinez-vous, là est le salut. Cons finis, devenus cons, derrière des murs qui n’auraient qu’à nous protéger plutôt que nous tuer. Toi, ça t’as tué. On a toutes et tous pensé que c’était dur, d’être isolé.e. et pas ce qu’on voulait. Faire l’ascète t’as tué. Je m’en fous que tout semble mélangé de ce propos sur un mot qui dit que la privation est une chose choisie. Je dis que pas. Que pas vrai.

Page de l’oms :

En termes de santé mentale publique, le principal impact psychologique à ce jour est un taux élevé de stress ou d’anxiété. Mais avec la prise de nouvelles mesures et l’émergence de nouveaux impacts – en particulier la quarantaine et ses effets sur les activités normales, les habitudes ou les moyens de subsistance de nombreuses personnes – les niveaux de solitude, de dépression, de consommation nocive d’alcool, d’usage de drogues, et de comportements auto-agressifs ou suicidaires devraient également augmenter.

C’est fini. T’as illustré sans avoir été cité. Je reviens de vider ta grotte, la somme des trucs qui te passaient par-dessus la tête. On a fait le vide de toi. On était plusieurs et c’était compliqué mais on l’a fait.

Ascète.

J’ai envie de raconter ça : non pas ta mort, seul, au cœur du télétravail.

Mais ce que ça fait de vider la maison de quelqu’un qu’on aime et qu’on imaginait pas devoir vider.

Ça commence avant de partir, avant de faire le premier pas vers les Noues, station de RER qui rappelle « Nos cabanes » de Marielle Macé, où j’entendis pour la première fois parler de ce mot qui offrait d’autres réserves de sens.

N-O-U-E-S

« Une noue est une sorte de fossé peu profond et large, végétalisé, avec des rives en pente douce, qui recueille provisoirement de l’eau de ruissellement, soit pour l’évacuer via un trop-plein, soit pour la laisser s’évaporer et/ou s’infiltrer sur place permettant ainsi la reconstitution des nappes phréatiques. » 

Les noues sont une promesse. Mais ta spécialité, c’étaient les engrenages, ces petites roues dentées qui entraînent, entraînent, et créent de l’énergie et des relations de causes à effets. L’engrenage qui s’arrête que si la machine dit stop.

Avant d’arriver aux Noues, on est déjà plombé. On sera six. On sera tristes parce que tu n’es pas là. À destination. Dans ton chez toi qu’on a jamais aimé assez. On l’associait avec une défaite dans laquelle tu te serais entêté, mais que t’aurais pu surmonter. Orgueil humain qui n’a pas le cœur sur la main. Toi, tu disais rien de pourquoi tu vivais là. Je nous trouve bien arrogant.e.s, après coup. Bien surplombant.e.s. alors que là où t’étais, c’était toi qui importais. On s’est tous dit ça, maintenant. Tu t’es donné du mal pour nous maintenir à distance, c’est vrai. On t’a ascétiser avec ton accord complet.

T’as laissé des regrets. Et ça au moins, c’est sans ambiguïté.

Les pieds en plomb pour gravir les escaliers de la gare à ciel ouvert, la rue perpendiculaire et bientôt, le jardinet à traverser. Le sas et c’est chez toi.

Il faut tout trier, vider, nettoyer, empaqueter et charger vers des déchetteries ou des maisons qui garderont une chose ou plus.

Retrouver des photos qui te racontent. Toucher les habits qui t’identifiaient. Ton fils parvient avec beaucoup de talent à se constituer quelques tenues complètes. Vous avez bien cinquante kilos et quinze centimètres de différence, mais il gère. Il se fait beau de tes oripeaux. Il vient me voir à chaque fois. Il me montre ses looks. Plus tard, il sera pâtissier, mais en matière de sape, il assure. Il trouve des trombones et se fabrique un collier, des boucles d’oreilles. Il est toi avec ce qu’il peut.

Dans ta chambre, le bordel n’existe plus. Le lit part quasi en premier. Tout devient net. On fait des plans pour vider et on avance sans trop se parler. Chacun.e sa pièce. Sa confrontation avec l’au-delà de toi. Je suis dans la salle de bain. Je sais pas comment je fais pour y retourner encore. J’y suis envoyée et c’est moi qui m’y poste, en même temps. C’est là que t’as respiré pour la dernière fois. La salle de bain est petite. Mais t’avais le goût pour les produits d’hygiène, une collection de savons, de mousses à raser, de rasoirs jetables, toutes sortes de compresses aussi. Des coupes ongles en veux-tu en voilà. Des brosses à cheveux et des peignes. Des rouleaux de papiers hygiéniques par dizaines dans une panière en osier. Je nettoie, je vide, j’emballe. J’ai peur, aussi. Peur que quelque chose de ta fin se tatoue trop foncé sur mon cœur écorché. Alors je chante et je frotte les murs avec du savon qui sent bon. La salle de bain doit pas faire froid dans le dos. Je pense à la future famille qui viendra s’y laver. Je te dis de leur foutre la paix. Je passe un temps fou à frotter chaque carreau. Je me dis c’est nécessaire pour le passage. Le tien vers où tu voudras, le nôtre vers la paix dans nos pensées. De temps en temps, je sors et je vois ce qui se passe autour. On a déjà tous vidé des appartements. On a l’expérience et la volonté. Je suppose que tu nous encourages, aussi. Tout ce qui doit être fait s’enchaîne comme dans les contes où les mains doivent travailler pour prouver des choses. On travaille. On fait des tas de choses.

L’après-midi, je passe à la cuisine. Le royaume des boîtes de conserve. Tu aimais ça. Tu avais des assiettes ébréchées et un nombre de verres impressionnant. Des couverts dépareillés. Ta cuisine était rangée. C’est pas là que tu vivais. Je t’y ai vu cuisiner une fois un bœuf bourguignon. Un défi. T’avais pas coupé les carottes assez fines. Je raconte ça plutôt que d’énumérer les produits périmés. Un chocolat liégeois en poudre de 2006. Ton fils décide d’en boire, même s’il mousse plus. Il dit : « ça me tuera pas. » et j’aime qu’il te juge jamais d’avoir pas fait attention à ce qui garnissait tes placards. Il nous prépare du riz au chili con carne et c’est la première fois que ce garçon qui était encore pour moi un enfant il n’y a pas si longtemps, me nourrit. Il cuisine sérieusement. Parle peu. Passe d’une pièce à l’autre et prend des missions en charge. Il te ressemble comme un clone moins vintage et moins vieux. Toi, comme on t’a connu il y a longtemps. Avec une crête de cheveux peroxydés et des pointes roses. Il est toi avec la fantaisie au dehors. Il s’écrit des trucs sur les mains. Grand dans tout ce qu’il porte.

Et la maison devient de plus en plus anonyme. On lui caresse les murs pour enlever les toiles d’araignées. On détache les crochets X et répare les volets, les serrures. Le cousin le plus bricoleur du monde fait le jardinage. On évalue l’herbe poussée. Depuis un an ? deux ans ? il y a un magnifique buisson de chardons. C’est plus un jardin, c’est une friche. Ça redevient un jardin. On démonte des meubles et transporte des choses vers la déchetterie. C’est facile comme une évidence et dur comme un enterrement. À la benne, tout ce qui est cassé. Tu avais gardé des meubles depuis notre vie à Mexico, il y a plus de 40 ans. J’avais pas envie de les balancer dans un bac qui ressemble à une mâchoire rouillée. Mais c’est ainsi que nous prenons soin de tout. Avec courage et capacité à renoncer.

Ta vie a passé. On a tout rangé. Les meubles qui restent sont chargés. Je pense à ce qui manque dans nos engrenages sociaux les plus élémentaires. T’as le droit d’être petit et devenir grand puis vieux. T’as le droit d’être malade. T’auras l’école, le bureau, l’hospice, l’hôpital. Tu peux contracter des biens et des personnes. L’administration et la banque t’entourent pour tout ça. Mais quand tu disparais. Faut se débrouiller. Y a pas de service pour accompagner ce genre de journées où on vide la maison de quelqu’un qu’on aime et qu’on imaginait pas devoir vider.

On l’a fait.

Ce texte a été dit à l’antenne en direct dans l’émission des Quenouilles sur radio panik 105.4 fm ou sur un lecteur internet et maintenant en podcast. https://www.radiopanik.org/emissions/les-quenouilles/les-quenouilles-ascete/

Image : des assiettes réinventées par les mains de fée de Norma Berardi https://www.instagram.com/normadb13/?hl=fr

Mon patin

Je suis une femme à rollers plus qu’à patins. J’ai connu tellement d’heures en roue libre. J’aimerais mourir avec un patin dans la bouche. Pas une lame, une langue. J’ai la mémoire du goût et du patin. Du goût du patin. Je vais pas te dire que j’ai patiné plus que toi. Si ça se trouve, c’était moins. J’ai appris le roller en un clin d’œil. Le bitume m’appelait, et bon, j’avais cette impression un peu trop assurée que je maîtrisais la situation. J’ai patiné le plus possible, et sur toutes sortes de surface. Patiné au cinéma, la première fois. J’étais pas de glace, je te jure. Je crois qu’on était allé voir le Grand Bleu et ça patinait sec. Je n’ai rien vu du film. Le gars s’appelait Xavier. Après, d’autres patins avec un autre Xavier. J’aimais mieux le deuxième parce qu’il avait les yeux gris. Le premier était pas champion olympique, mais en patin, tu vois, comme en tant de choses, je suis pas difficile. Il était gentil. Je ne peux pas résister à un gentil patineur. Je sais bien que côté souvenir, les heures à la patinoire risquent de te sembler monotones. J’ai souvent patiné seule et je m’ennuyais jamais. Patine, mais patine bien. Il faut quelque chose qui rende la performance inoubliable. J’ai quelques contextes pour ça. Le patin avec le garçon qui allait mourir. Moment d’éternité. Le patin dans la nuit, le patin dans les greniers du lycée avec l’assistant d’anglais, le patin avec ton pote et bon, c’est parce que les désiré.e.s sont pas au rendez-vous, mais faut bien s’occuper. Le patin du mariage, quand tu te dis : Dieu m’a donné la foi et une robe blanche et je joue le rôle à la perfection. Le patin caché dans les froufrous des journées trous du cul. J’ai patiné le jour, j’ai patiné la nuit. J’ai eu mal aux pieds et au cœur, souvent. A bout de souffle, je fus. En bout de course. 

Quand je t’embrasse pour la première fois, j’ai peur de ce qu’il y a dans ta bouche. Une langue qui va s’enrouler comment. Puis, j’aime tes patins au ralenti. Et les huit à l’infini, les saltos mordus. Les surplaces avant la course. Les compétitions de parfait dosage entre la salive et le plaisir.

J’ai patiné à travers les âges, et la glace s’est rayée, fendue par les écarts toujours plus grands entre le premier coup de patin et le dernier qui bien souvent, est expédié. J’ai patiné et parfois, j’ai cru que la patinoire allait fermer. J’ai cru qu’il fallait se faire une raison, une saison. On dit qu’il faut la jambe assurée pour patiner. La langue un peu déliée. On dit qu’il faut pas négliger l’entraînement et savoir tirer sa révérence. Mouais. Mais même si la chance glisse et te fout à terre, si tu fais pas gaffe. Même si tu doutes, Yolande, 96 ans, patine encore, la coquine. Et toi aussi. 
Final : Yolande, 96 ans, glisse avec sa chaise roulante : https://www.francebleu.fr/infos/societe/des-seniors-en-fauteuil-roulant-s-essaient-la-glisse-la-patinoire-d-avignon-1492702968